Macron, l'Europe au pied de la lettre? ; Corée / Etats-Unis: point mort ou marche arrière? #79

Macron, l'Europe au pied de la lettre?

Introduction

Lundi 4 mars, Emmanuel Macron a fait paraitre dans les médias des 28 États membres de l’UE une tribune intitulée « Pour une Renaissance européenne ». Il y met en avant des propositions ordonnées en trois thèmes : « la liberté, la protection et le progrès ». Le chef de l’État veut « remettre à plat » l’espace Schengen avec la création d’une authentique police des frontières communes et un office européen de l’asile. En matière économique, il souhaite une redéfinition de la politique de concurrence avec encorollaire l’affirmation d’une « préférence européenne ». Emmanuel Macron propose par ailleurs la création d’une banque européenne du climat pour financer la transition écologique ainsi qu’une Agence européenne de protection des démocraties contre les ingérences étrangères notamment en ce qui concerne les élections. En France, ces propositions ont suscité une fracture à droite de l’échiquier politique. Dans les colonnes du « Figaro », l'ancien Premier ministre Jean-Pierre Raffarin a annoncé son soutien au président de la République ; une prise de position qui nécessite une « clarification » selon François-Xavier Bellamy, tête de liste Les Républicains aux élections européennes. Laurent Wauquiez s’est, quant à lui, opposé à la « Renaissance européenne » d’Emmanuel Macron en ripostant par sa propre tribune publiée dans les colonnes du journal Le Monde ce samedi. De son côté, le parti de centre-droit Agir, qui s’est toujours défini comme « Macron-compatible », a confirmé qu’il soutiendrait « la liste de rassemblement » LREM pour les élections européennes. En Europe, le volontarisme du président français est applaudi mais des réserves s’expriment quant à l’hypothèse de réformer l’espace Schengen. Les Premiers ministres belge, slovaque ou finlandais, qui ont salué le texte de M. Macron, se sont gardés de s’exprimer sur ce point. En Allemagne, des responsables de la CDU, du SPD et des Verts ont appelé le gouvernement à répondre aux propositions d’Emmanuel Macron. Le gouvernement hongrois a, quant à lui, fait part de son scepticisme tandis qu’en Italie c’est par le silence qu’ont régi les actuels dirigeants du pays. Une stratégie qu’ils avaient déjà employé la veille de la publication de la tribune, lorsqu’Emmanuel Macron avait accordé une interview à la chaine de télévision italienne « Rai Uno ».

Kontildondit ?

Marc-Olivier Padis (MOP) :
Il y a quelques semaines, l’élection européenne avait l’aspect d’un probable vote de sanction à l’encontre d’Emmanuel Macron, elle semble aujourd’hui une occasion pour lui de reprendre pied et de redonner un sens à son quinquennat. Comme le montre cette lettre, il a repris l’offensive. Il est en position de le faire, car l’Europe est au coeur des préoccupations des adhérents de La République En Marche, et sans doute plus largement du reste des électeurs. Le mouvement de la majorité est donc unifié par le thème européen, là où les autres partis sont plus divisés sur ce sujet. Le président s’adresse à des électeurs en attente de propositions, la campagne sur l’Europe s’annonce donc potentiellement bénéfique pour lui, et sa lettre lui donne d’emblée une envergure européenne et pas seulement française. On ne voit pas d’autre leader européen aujourd’hui capable d’en faire autant.
Cette lettre permet de donner les thèmes du débat (liberté, protection, progrès) et même probablement de structurer celui-ci. La tribune de Laurent Wauquiez est de toute évidence secondaire : elle n’est qu’une réponse, exprimée sur le terrain choisi par Emmanuel Macron. Le chef de Républicains dit qu’il faut une autre voie pour l’Europe, mais ne parvient pas à dire laquelle, l’intermédiaire qu’il propose entre états-nations et Europe fédérale est redondant puisque c’est déjà le cas aujourd’hui.
Cette lettre montre aussi les faiblesses de la construction politique d’Emmanuel Macron puisqu’une fois de plus, tout repose sur lui. C’est lui qui lance la campagne et ses thèmes, on ne sait pas qui sera le(la) candidat(e) tête de liste. La difficulté de l’élection européenne, c’est d’en montrer les enjeux et d’arriver à mobiliser son camp, et motiver les électeurs (le taux d’abstention aux européennes est habituellement assez élevé). La question de la possible manipulation de cette élection est réelle ; il y a énormément d’acteurs désireux de la perturber et, qui plus est, l’élection européenne s’y prête bien : les pays sont nombreux et l’Europe est mal connue, il est donc particulièrement aisé de diffuser des informations fausses ou induisant en erreur.
Le président de la République s’est attaqué au sujet le plus sensible aujourd’hui : l’espace Schengen, c’est à dire la gestion des frontières européennes. Les accords de Schengen, qui établissent une libre circulation dans l’espace européen entre les pays qui y ont souscrit, sont mal en point, plusieurs pays sont revenus dessus, notamment la France qui réapplique un contrôle aux frontières depuis les attentats. Quant au contrôle des frontières externes de l’Union Européenne, c’est aussi un sujet particulièrement sensible ces dernières années. La règle est que chaque pays ayant une frontière avec l’extérieur de l’Union soit responsable de sa surveillance, et les textes requièrent une solidarité entre les pays pour appliquer cette surveillance. Mais évidemment, la géographie fait que tous les pays ne sont pas exposés de la même manière : l’Irlande ou la Suède ne sont pas confrontées aux mêmes situations que l’Italie ou la Grèce. Les pays du pourtour méditerranéen notamment subissent une pression de la part des autres membres de l’Union, et ils déplorent de n’être pas ou mal aidés par les autres avec la crise des réfugiés. Ils ont laissés les populations traverser leur territoire, ce qui a déréglé le système de l’asile.
Pour MOP, Macron a raison de dire qu’il faut revoir le système de l’asile en Europe, reste à savoir ce qu’il entend par une « agence européenne ». S’agit-il d’une agence qui serait simplement chargée de coordonner les différents offices nationaux qui gèrent le droit d’asile ? Le droit d’asile ne relève pas du droit européen, mais de la convention de Genève, son application est donc une prérogative de chaque pays, et peut différer grandement d’un pays à un autre. En France par exemple, l’OFPRA (chargé d’examiner les demandes d’asile) a un directeur indépendant du pouvoir. Ce n’est pas le cas ailleurs, où les ministres de l’intérieur peuvent fixer les niveaux d’accord du droit d’asile. En principe l’asile concerne des situations individuelles, il n’est pas une politique d’immigration. Cette question des frontières et de l’asile sera pour MOP une des questions majeures de l’élection européenne.

Lucile Schmid (LS) :
Il est intéressant de constater qu’en effet, Emmanuel Macron ne renonce pas sur l’Europe, qu’il reprend l’initiative. Cependant, par rapport au grand discours de la Sorbonne de septembre 2017, l’ampleur du déni de réalité par rapport à la crise que traverse l’Union est également frappant. Macron rassemble son camp, en effet unanime sur les questions européennes, mais pourquoi nier la crise à ce point ? Ce qu’on a vu depuis 2017, c’est d’abord que le couple franco-allemand ne parvient pas à décoller (les propositions de la lettre montrent d’ailleurs qu’il refuse désormais de miser sur le seul couple franco-allemand), c’est ensuite le silence sur l’ampleur du lien entre les institutions européennes et certains intérêts économiques (les scandales de santé publique comme le « dieselgate », Monsanto, etc.). L’impasse que la lettre du président fait sur ce point est criante. Il parle un peu de social certes, mais pas de conflits d’intérêts ou de fonctionnement des institutions. Et enfin, il se place en leader, mais est-il un leader collectif ou un leader isolé ? Depuis septembre 2017, il apparaît clairement isolé. Peut-être parce qu’il a une vision, ce qui n’est certes pas le cas des autres, mais aussi parce qu’il ne tient pas suffisamment compte des agendas des uns et des autres. Annegret Kramp-Karrenbauer (AKK) (dirigeante du parti CDU et probable successeur d’Angela Merkel) a répondu à Macron, ressortant les vieilles lunes allemandes face aux vieilles lunes françaises : siège de l’Union Européenne au Conseil de Sécurité de l’ONU, refus d’un salaire minimum européen, et proposition de créer un marché commun des banques.
En termes de contenu, chacun met dans l’Union Européenne ses propres priorités, qu’elles soient d’ordre culturelles ou économiques. La question du plus petit dénominateur commun reste ouverte. L’ampleur des différences franco-allemandes sur l’écologie est visible dans cet échange : AKK propose un pacte européen sur le climat, Macron quant à lui propose une banque européenne sur le climat. Cette question de l’écologie, qui prend dans l’opinion publique une place de plus en plus grande, est encore mal traitée au niveau européen (plus mal qu’il y a 20 ans). La question du déficit démocratique européen s’amplifie, alors même que la demande d’Europe se fait plus pressante. Comment créer une Europe qui soit à la fois institutionnelle et démocratique ?

François Bujon de l’Estang (FBE) :
M. Macron a pris la décision de lancer sa campagne par une lettre aux 28, ce qui est assez innovant. Pas tant la lettre en elle-même que l’approche « trans-frontières ». Il s’adresse à tous les électeurs Européens, pas aux seuls Français. A défaut d’avoir des listes transnationales (idée évoquée à un moment, mais qui n’a jamais vu le jour), cette approche est quand même utilisée grâce à cette lettre. Il s’agit là de donner une impulsion à cette campagne évidemment, mais aussi d’émettre des propositions concrètes. M. Macron a pour cette fois renoncé à sa méthode habituelle, celle des « grands discours » (de la Sorbonne ou d’Aix-la-Chapelle), au profit d’une approche plus ramassée. C’est certes un peu fourre-tout, mais FBE est frappé par la volonté d’y apporter du concret.
Lors de ses précédentes approches, il y a toujours eu l’appui sur le couple Franco-Allemand, et un effort pour renforcer la zone Euro. Il était d’ailleurs parti du mauvais pied (il n’y avait à un moment pas de gouvernement en Allemagne, et donc pas d’interlocuteur), et il change de tactique avec cette lettre. Si l’on cherche un dénominateur commun entre les propositions qu’il fait, on y retrouve un thème jadis essayé par François Mitterrand, celui de l’Europe qui protège. Ce thème séduit sans doute davantage d’électeurs que celui du noyau dur de la zone Euro.
L’accueil fait à cette lettre a été assez tiède, à la fois en France et dans le reste de l’Europe, où elle a été critiquée, mais sans grand tapage. Il faut considérer que cette lettre était le coup d’envoi, mais que le principal reste à faire : il faut mobiliser les troupes, trouver un ou plusieurs thèmes, et mettre sur pied une liste avec un leader. Tout cela traîne pour LREM, d’autres formations politiques l’ont déjà fait. Il y a deux difficultés évidentes, la première étant que la tête de liste, pour le moment c’est clairement Emmanuel Macron lui-même, qui fait tout. La seconde, c’est que le thème qui semble s’imposer est celui de l’immigration, qui ne va sans doute pas laisser de place à d’autres propositions.
Il y a plusieurs casseroles sur le feu, et il s’agit de synchroniser les tâches. Il faut sortir de la crise de Gilets Jaunes, sortir du Grand débat national, et sérieusement entamer le débat européen.

Jean-Louis Bourlanges (JLB) :
JLB annonce qu’il va faire un plagiat. Il y a quelques jours, l’ancien président du Conseil italien, Enrico Letta, est venu parler devant la commission des affaires Européennes, et il l’a fait très bien. Il y disait que les élections européennes sont celles de toutes les premières fois. Il y a dans cette élection un nombre impressionnant de premières fois. Quelques exemples : c’est la première fois qu’il y a un alignement entre les options européennes et les clivages politiques français. Jusqu’à présent, on avait deux droites (pro et anti-européenne) opposées à deux gauches (pro et anti elles aussi). Ce qui donnait des discours parfaitement tièdes puisque chaque camp ne voulait pas prendre le risque de se diviser. Ici, l’alignement est clair entre des formations satellites de LREM, résolues à s’engager sur le plan européen. Ce qui signifie deux chose : défendre les valeurs et les principes de l’Union Européenne face aux contestations populistes de droite et de gauche, et affronter la tentation des replis souverainistes.
C’est aussi la première fois que nous avons des élections vraiment européennes. Certes, on va continuer à en parler comme d’un « oui ou non » à Macron. Mais nous allons malgré tout élire 79 députés sur 705, et le Parlement Européen a un grand pouvoir sur l’UE (même si l’UE n’a pas elle-même un grand pouvoir sur le plan politique), l’équilibre de ce Parlement est donc décisif. C’est là que se joueront les combats sur les valeurs, et que se formeront des majorités pour agir. L’enjeu est donc de taille. De ce point de vue, Macron n’a pas fait une ingérence dans les affaires d’autrui, c’est Di Maio qui en fait une quand il vient voir un « leader » des Gilets Jaunes. S’adresser à tous les peuples qui voteront le 26 mai est tout à fait conforme à la formation progressive d’un espace européen.
Troisième « première fois » : la mort du système bipartisan PPE / PSE. Tous les postes importants étaient répartis depuis environ 30 ans entre ces deux partis. Ce jeu à deux est terminé, d’une part parce que le Parti Socialiste est très affaibli, d’autre part parce que, même si le PPE va sans doute rester le premier parti européen, il est tout de même assez divisé, à propos de Viktor Orbán notamment. Une nébuleuse centriste, où les macroniens joueront un rôle important, va se constituer. JLB ne pense pas qu’il y aura des problèmes de majorité, la progression populiste est indiscutable, mais il semble qu’elle ne dépassera pas les 25% de la représentation parlementaire européenne. Dernière « première fois » : on va renouveler l’ensemble des postes. Après les élections européennes, on va changer le président du Parlement Européen et celui de la Commission bien évidemment, mais aussi le président du Conseil Européen, le haut représentant pour les affaires étrangères et peu après, le président de la Banque Centrale. Les cinq grandes têtes vont changer. La grande question de cette élection n’est pas tant de savoir qui va gagner que quel degré d’influence vont exercer les formations. Aura-t-on une majorité de ceux qui défendent les valeurs fondamentales de l’UE ?

Lucile Schmid :
L’attentisme qui est apparu au niveau européen après la lettre de Macron traduit une question, que tous se posent : Macron est-il fort ou faible ? La crise des Gilets Jaunes est suivie de très près au niveau français mais aussi européen (l’intrusion de Di Maio l’a démontré). Face à cela, Macron choisit le « en même temps » : il s’adresse à tous les européens, et en même temps il monte le grand débat national. Le pari d’Emmanuel Macron est celui d’une convergence entre ces univers parallèles. Il prend un risque avec cette lettre et ce débat, et cette prise de risque est un argument à opposer aux populistes.
La convergence des contenus n’apparaît pas clairement non plus. Les quatre sujets qui ressortent du grand débat sont la fiscalité, l’écologie, la démocratie et la sécurité. On a du mal à les retrouver dans la lettre (à part peut-être un peu l’écologie). C’est là la faiblesse de la prise de risque de Macron.
Il sous-estimé également l’aspiration à une Europe efficace. Sa liste, que FBE comparait à la hotte du Père Noël, a elle aussi des airs de vieilles lunes : on nous ressort l’Europe sociale, une efficacité face aux problèmes migratoires, une meilleure politique agricole et un meilleur budget. L’aspiration à l’efficacité et à la démocratie vont de pair du côté de la société Française. Emmanuel Macron est très bon sur la vision, mais comme d’habitude, il pèche toujours sur les modes d’emploi.
Marc-Olivier Padis :
Lors des précédentes élections européennes, on s’était focalisé sur les têtes de liste, pour motiver les électeurs par la question « qui présidera la commission ? » (les sondeurs ont d’ailleurs crédité cette tactique d’un surcroît de participation d’environ 5%). Cette année on n’en parle quasiment plus, l’enjeu de la personne qui présidera de la commission est largement absent des débats, on parle bien davantage de la composition du Parlement, parce qu’on sent que le statu quo PPE / PSE va changer. Les Verts (crédités en Allemagne de 15 à 20% des voix) seront peut-être la troisième force cette fois, et non les libéraux. Il est peut-être trop tôt pour spéculer sur les recompositions du parlement, mais il faut avoir en tête certains équilibres : les députés Britanniques très hostiles à l’Europe vont partir, ce qui va changer considérablement la donne, et puisque le nombre de députés est proportionnel à la population, par conséquent les pays qui pèsent le plus sont l’Allemagne, la France, la Pologne, l’Italie et l’Espagne. De ce point de vue, la Ligue italienne aura un poids important dans la recomposition de ce parlement

Corée / Etats-Unis: point mort ou marche arrière?

Introduction

Mercredi 27 février, le président américain Donald Trump et le leader nord-coréen, Kim Jong-un se sont rencontrés à Hanoï au Vietnam. Leur première rencontre, le 12 juin 2018 à Singapour, avait débouché sur une déclaration stipulant « la dénucléarisation de la péninsule » sans que soient annoncés des engagements datés et définis. Huit mois plus tard, les progrès de la dénucléarisation se font toujours attendre et aucun nouvel accord n’a pu être trouvé lors de ce second sommet au Vietnam. Selon les dires de Donald Trump, la Corée du Nord aurait demandé la levée totale des sanctions de l’ONU précipitant ainsi le départ du président américain qui s’y oppose fermement. Jeudi 28 février, la Corée du Nord a cependant nié pareille réclamation et elle a affirmé n’avoir fait porter sa demande que sur la moitié des sanctions votées par l’ONU depuis le premier essai nucléaire nord-coréen de 2006. Vendredi 1er mars, seulement deux jours après le sommet, les services de renseignements sud-coréens et deux centres d'études américains ont constaté un regain d'activité sur le site nord-coréen de Sohae, en sommeil depuis 2018. Cette information fait craindre de prochains tests de missiles balistiques intercontinentaux.

Kontildondit ?

François Bujon de l’Estang :
A quelque intervalle qu’on reparle de cette affaire coréenne, on repasse par la case départ. C’est une saga qui dure depuis 25 ans, avec des hauts et des bas. Il y a eu un haut à Singapour, Hanoï est un bas. Ce sommet a même été un fiasco complet. M. Trump avait employé sa tactique habituelle avec Kim Jong-un : compliments outrés et bruyantes embrassades. Toute la mousse qu’il avait fait monter autour de cette affaire est retombée d’un seul coup. Le sommet a été écourté, il n’a pas donné lieu à une déclaration finale, ni même à des vœux échangés entre les deux leaders. Du côté américain, la déconvenue est spectaculaire. Le précédent sommet de Singapour apparaît rétrospectivement pour ce qu’il est : complètement vide. Il n’a été un succès que pour Kim Jong-un, qui se pose en digne continuateur de son père et de son grand-père : il s’agit de maintenir la Corée du Nord inexpugnable grâce à l’arme nucléaire. Il est parvenu à un dialogue en tête-à-tête avec le président des USA, ce que ses prédécesseurs n’avaient jamais obtenu. Cela le dote d’un crédit immense vis-à-vis de la Chine et de son propre peuple, et cela ne lui a coûté que quelques paroles creuses. Les services de renseignement sont formels : il n’y a pas l’ombre d’un signe de désarmement de la part de la Corée du Nord.

Jean-Louis Bourlanges :
L’échec est en effet évident, et c’est assez normal, car il y a en commun chez ces deux hommes la même « conformité de vice » que Tacite observait chez Néron et Narcisse. Les défauts du président Trump et du dictateur Nord-Coréen sont de même nature : cynisme, déni du respect des droits ... Tout cela ne pouvait pas conduire très loin. On se demande comment les Américains ont pu croire une seconde qu’ils amèneraient la Corée du Nord à renoncer à l’arme nucléaire, alors que cette stratégie de nucléarisation a été la pierre angulaire de la politique d’indépendance Nord-Coréenne depuis le début. Kim Jong-un est sorti grâce à Trump d’une espèce d’enfer de pressions internationales, il a été réintégré comme un partenaire possible. La doctrine Nord-Coréenne est le triomphe du général Gallois. Le général Gallois était le partisan de la dissuasion du faible au fort, il parlait du pouvoir égalisateur de l’atome, et considérait que même un tout petit pays, dès lors qu’il possède l’arme atomique est en capacité de dialoguer avec les plus grands.
Sur les conséquences, tout le monde est content. Personne ne voulait voir ce sommet réussir. Les Japonais s’en méfiaient, y voyaient l’ombre de la réunification des deux Corées, perspective intolérable pour eux, mais aussi pour le Chinois et pour les Russes. Tout rentre dans l’ordre, Trump rentre chez lui dépité, il a affaibli la position américaine dans le Pacifique, mais pour le reste, c’est business as usual.

Lucile Schmid :
Il faut effectivement regarder ce que pensent les voisins de la Corée du Nord de ce qui vient de se passer. Les Japonais sont en effet contents de cet échec, le gouvernement Japonais l’a d’ailleurs déclaré officiellement, disant qu’il valait mieux « pas d’accord qu’un mauvais accord ». Les Japonais étaient très inquiets d’un possible désengagement Américain de la péninsule Coréenne. Sur ce point, l’opinion des Coréens du Sud est très intéressante. Au moment des jeux Olympiques d’hiver de 2018, le président Sud-Coréen Moon Jae-in avait déployé de gros efforts en vue d’une réunification, avec l’accord de Trump. Pour les Coréens du Sud, l’inquiétude vient de la personnalité de Kim Jong-un, totalement imprévisible. Le voisin nordiste n’a pas besoin de missiles intercontinentaux pour agresser la Corée du Sud, d’autant que Séoul n’est qu’à 50 kilomètres de la frontière.
Certes, Trump et Kim se ressemblent, ils sont tous deux imprévisibles, Kim est un jeune Trump. Il y a en lui un mélange étrange. Il est plus proche de son peuple, il ne s’en protège pas comme le faisait son père (qui, bègue, n’intervenait jamais en public). Il tourne des vidéos de propagande assez délirantes (il y est tour à tour pilote de ligne, chef de guerre, passager réjoui d’une grande roue ...). Un documentaire visible sur Arte nous montre comment un des pays les plus pauvres du monde est devenu une puissance nucléaire, grâce notamment à des complicités dans les pays communistes ou ex-communistes, lui permettant d’exporter des travailleurs. Il y a une double comptabilité nationale en Corée du Nord qui lui permet de financer le nucléaire. Le tout au bénéfice de la famille Kim. En ce sens le cynisme capitaliste de Kim n’a rien à envier à celui de Trump.

Marc-Olivier Padis :
Sur la propagande Nord-Coréenne et le culte du chef suprême, il y a un exemple extraordinaire. Kim Jong-un voudrait ressembler à son grand-père, le fondateur du pays. Il lui faudrait pour cela changer d’apparence, ce qui est difficile. Il a donc adopté une autre tactique : il modifie les statues de son grand-père pour qu’elles lui ressemblent.
FBE a parlé d’un fiasco, et JLB d’un fiasco qui se révèle une bonne nouvelle. Sauf pour les Coréens du Nord. Les Coréens du Sud, eux, craignaient un mauvais accord. Un mauvais accord pour les Sud-Coréens aurait été que Trump obtienne quelque chose sur les missiles à longue portée et rien sur les portées courtes et moyennes. Trump, qui aime à se présenter comme un grand négociateur (« The Art of the Deal » ...) apparaît après ce sommet pour ce qu’il est : un fanfaron. Il faut rappeler qu’il tenait beaucoup à cet accord, parce qu’il aimerait obtenir le prix Nobel de la paix, pour égaler Obama qui l’avait eu.
On ne peut pas obtenir un accord aussi important que celui-là sans qu’il ne provienne d’une stratégie diplomatique plus générale. Les USA ont annoncé le 1er février qu’ils sortaient de l’accord conclu en 1987 avec la Russie limitant l’usage des missiles de portée intermédiaire. La Russie en est donc sortie aussi à son tour. On a donc du mal à voir la logique consistant à sortir d’accords de désarmement avec la Russie pour espérer obtenir un accord avec la Corée du Nord.
Enfin, on ne trouvera pas un accord avec la Corée du Nord en laissant la Chine hors-jeu. C’est la Chine le patron dans cette région, or Trump est en guerre commerciale avec la Chine (là aussi, les récents chiffres du déficit commercial US trahissent ses rodomontades).

François Bujon de l’Estang :
Une remarque sur le court-terme. Tout le monde se demande : et maintenant, que va-t-il se passer ? On va entrer dans une nouvelle période de tension jusqu’au prochain rebondissement, c’est la dialectique habituelle. On n’aura pas forcément une crise, car les Nord-Coréens ne pousseront peut-être pas les provocations au point d’effectuer de nouveaux essais balistiques ou nucléaires. On a tort de qualifier Kim Jong-un d’imprévisible, c’est au contraire un des leaders les plus prévisibles qui soient. Trump lui est imprévisible.
Et une remarque sur le long terme. Il faut juger cet épisode dans la perspective d’une longue saga qui dure depuis 25 ou 30 ans. On a complètement oublié qu’en 1994 l’administration Clinton croyait avoir conclu avec la Corée du Nord un accord important, the Agreed Framework, assorti d’un consortium international, la KEDO (Korean Peninsula Energy Development Organization) : il s’agissait d’aider la Corée du Nord en échange d’un gel du programme nucléaire et de l’envoi d’inspecteurs. La Corée a fini par dénoncer le tout, chasser les inspecteurs, et on est entrés dans une période très tendue, qui a mené à l’essai nucléaire de 2006. En 2008, Obama a tenté de renouer le dialogue avec Pyongyang. Après quelques débuts prometteurs, cela a tourné court. Et Trump est arrivé par la suite, pensant pouvoir faire faire volte-face à Kim Jong-un en le cajolant. Tout ceci continuera, et longtemps. Parce qu’il s’agit là d’un cas d’école d’impasse stratégique : il y a deux points de vue complètement inconciliables. Il est totalement inconcevable pour un pays comme les USA qu’un petit état voyou ait de quoi frapper durement le territoire américain. Et pour la Corée du Nord, il s’agit d’une question de survie. Et Kim l’a dit très clairement : « je ne suis pas un Kadhafi ou un Saddam Hussein qui se sont bêtement dessaisi de leur arme nucléaire, ce qui les a menés à leur perte ». L’impasse est totale, elle n’est pas près de se régler.

Les brèves

Le Musée Pouchkine. Cinq cents ans de dessins de maîtres

François Bujon de L’Estang

"Je vous invite à vous rendre à la fondation Custodia qui fut jadis l’institut néerlandais rue de Lille pour y voir l’admirable exposition de dessins : « Le Musée Pouchkine. Cinq cents ans de dessins de maîtres ». Le musée Pouchkine possède une exceptionnelle collection de dessins (27 000 je crois). Ils ont envoyé pour cette exposition 200 feuilles de très grands maitres qui d’habitude voyagent peu. C’est une exposition qui va de la Renaissance allemande et italienne et jusqu’aux avant-garde russes des années 20 et française. C’est une exposition de toute beauté, ne la manquez pas elle est là jusqu’au 12 mai."

Jean Starobinski

Marc-Olivier Padis

"Nous avons également appris cette semaine le décès de Jean Starobinski; un très grand critique de l’école dite de Genève dont Albert Béguin - directeur de la Revue Esprit - faisait partie. Jean Starobinski était un pôle de référence dans une époque où la critique littéraire partait vers des voies théoriques absconses. Il possédait une écriture intelligente et sans aucun jargon. Il avait une proximité avec Jean-Jacques Rousseau qu’il a fait découvrir à beaucoup de lecteurs. C’est toujours un bonheur de lecture. "

France-Algérie : 50 ans d’histoire secrète

Lucile Schmid

"On parle, ces derniers temps, beaucoup de l’Algérie et je voulais recommander la lecture de France-Algérie : 50 ans d’histoire secrète publié chez Fayard par le politologue algérien Naoufel Brahimi El Mili. A travers cette approche historique, on comprend pourquoi il est si compliqué pour la France de prendre position par rapport à ce qui se passe en Algérie parce qu’au fond l’essentiel de la relation diplomatique entre la France et l’Algérie est fondée sur des secrets. "

La laïcité, histoire d’une singularité française.

Jean-Louis Bourlanges

"Je souhaite recommander le livre de notre ami Philippe Raynaud « La laïcité, histoire d’une singularité française ». La singularité ce qui signifie que ce n’est pas une exception mais une façon française de vivre ce rapport à la laïcité. Philippe Raynaud analyse de façon éclairante la nature profonde de la laïcité et éclaire deux débats. D’abord le débat sur l’origine en expliquant que la laïcité n’est pas liée à l’effondrement libéral de l’État mais peut-être aussi d’une toute puissance de l’Etat. En effet, en France ce sont les guerres de religion qui ont entrainé simultanément par Henri IV l’affirmation du pouvoir absolu et la tolérance religieuse. C’est d’ailleurs l’esprit qui habita Hobbes lors de la refondation du Léviathan. C’est intéressant de voir que, de ce point de vue là, le renforcement de l’Etat est gage d’une liberté. "