Les nouveaux nouveaux pauvres / La loi plutôt que la confiance / n°169 (29 novembre 2020)

Les nouveaux nouveaux pauvres

Introduction

Philippe Meyer :
  Avant la crise du Covid, fin 2019, quelque 9,3 millions de personnes vivaient sous le seuil de pauvreté en France, selon l'Insee, et près de 5 millions avaient recours à l'aide alimentaire. Pour certaines associations, la crise sanitaire et économique va plonger un million de personnes supplémentaires dans la pauvreté, tandis que l'Unedic prévoit 900 000 chômeurs supplémentaires en 2020. La crise a déjà mis sous tension les associations d'aide alimentaire qui accompagnent 5 millions de personnes en France : elles connaissent des records de fréquentation, avec de nouveaux profils de bénéficiaires. Plus 10 % d'inscrits pour la campagne d'hiver des Restos du cœur, de 10 à 15 % d'ayants droit en plus à la Croix-Rouge, entre 20 et 25 % de nouveaux bénéficiaires pour la Fédération des Banques alimentaires... Le Président des Restos du cœur, Patrice Blanc note une explosion de la demande en Seine-Saint-Denis (+ 45 %) et à Paris (+ 30 %) et presque autant dans les grandes métropoles. Il alerte en particulier sur la situation des jeunes, de plus en plus nombreux à frapper aux portes de l’association : les moins de 25 ans représentent déjà près de la moitié des bénéficiaires, les mineurs, 40 %. Alors que le nombre d'allocataires du RSA devrait croître de près de 9% cette année, le gouvernement demeure opposé à une revalorisation des minima sociaux, et préfère privilégier les mesures ciblées. Le 24 octobre, le Premier ministre, Jean Castex a présenté son plan à l'intention des plus précaires, doté de 1,8 milliard d'euros qui s'ajoute aux mesures prises durant la crise (1,5 milliard d'euros) et à celles du plan de relance (6 milliards d'euros). Ainsi, les bénéficiaires du Revenu de solidarité active (RSA) et les chômeurs en fin de droits perçoivent depuis le 27 novembre une aide exceptionnelle de 150 euros, plus 100 euros par enfant à charge - cette dernière aide étant également versée aux familles touchant les aides aux logements. En outre, les jeunes de moins de 25 ans et les étudiants boursiers, soit 1,3 million de jeunes au total, percevront également 150 euros, fin novembre ou début décembre. Pour Christophe Devys, qui préside le collectif Alerte qui regroupe 35 fédérations et associations nationales de solidarité, ces mesures sont certes « bienvenues », mais le gouvernement reste, selon lui, campé sur une « position idéologique » lorsqu'il refuse d'augmenter les minima sociaux pour préférer des aides à l'insertion par l'emploi. Cette revalorisation, a-t-il souligné, est d'autant plus nécessaire que le RSA n'atteint plus aujourd'hui que 39 % du SMIC contre 50 % en 1988, au moment de la création du RMI (l'ancêtre du RSA).

Kontildondit ?

Matthias Fekl :
Il me semble que le fait marquant de la période (du passé récent au futur proche, sans doute) est ce qu’on pourrait appeler « l’extension du domaine de la pauvreté ».
Rappelons-nous où notre pays en était avant la pandémie : en pleine ébullition sociale, avec les manifestations récurrentes des Gilets Jaunes, et un taux d’adhésion très fort des Français à leurs revendications, manifestant par là que malgré les débordements ou la violence, voire l’antisémitisme parfois, un certain nombre de thèmes trouvaient un fort écho dans la population.
Puis arrive la pandémie. Il m’a toujours semblé que la réponse économique du gouvernement avait été forte et qu’elle avait permis de limiter la casse durant le confinement, le déconfinement et le reconfinement, grâce une injection massive d’argent public. Mais le plus dur reste à venir, et nous venons en réalité seulement d’y entrer. Les chiffres de l’augmentation de la pauvreté que vous avez rappelé en introduction sont alarmants, qu’il s’agisse du nombre de professions touchées, des secteurs dans lesquels des entreprises vont disparaître (particulièrement les petites et moyennes), ce que cela signifie en termes de vies brisées, de désespoir profond pour tous ces gens, on peut légitimement s’inquiéter, car par définition, qui a tout perdu n’a plus rien à perdre. Je redoute pour ma part un scénario du type « Raisins de la colère » de Steinbeck, où les difficultés et la précarité ne cessent de croître.
Il y a un important risque que cette détresse sociale profonde s’exprime dans la violence. De même qu’il y a un risque pour le pouvoir de ne répondre à cette détresse que par le maintien de l’ordre. Il faut être extrêmement prudent sur ce sujet, la question sociale est de plus en plus pressante et prégnante, et dans le même temps, la défiance entre les citoyens et les forces de l’ordre n’a cessé de s’accroître. C’est tout à fait tragique, car une République a besoin de forces de l’ordre, tout comme elle a besoin d’une confiance dans ces forces de l’ordre. Or aujourd’hui, on est trop souvent sommé de choisir son camp : soit on est du côté des forces de l’ordre, au risque de ne plus condamner les dérives qui s’y produisent, soit on est du côté des citoyens, au risque de stigmatiser ces forces de l’ordre. Il est extrêmement urgent d’associer une forte mobilisation sur les questions sociales à une approche républicaine, équilibrée et ferme sur cette question de la sécurité. Il faut avoir en permanence à l’esprit que des policiers peuvent être attaqués, poursuivis ou blessés jusqu’à leur domicile, tout en avançant de manière transparente et intransigeante lorsque des dérives, des bavures, des passages à tabac et du racisme se produisent. Cette tonalité républicaine à retrouver est la condition sine qua non pour rétablir la sérénité indispensable au pacte démocratique.

Béatrice Giblin :
La montée de la pauvreté est indéniable, et elle est tout à fait préoccupante. J’aimerais cependant rappeler que parmi les pays européens, la France s’en sort plutôt bien mieux que l’Allemagne, l’Espagne, l’Italie ou d’autres. C’est important d’avoir cette donnée à l’esprit : nous avons en France des filets sociaux que nous envient bon nombre de pays. C’est certes insuffisant, mais plutôt que de battre éternellement notre coulpe en regrettant que l’Allemagne fasse toujours mieux, reconnaissons que sur cette question de l’aide aux plus fragiles, la France est parmi les meilleurs.
J’aimerais dire un mot de la pauvreté chez les jeunes. Je suis universitaire, et mon établissement a fait appel aux enseignants pour aider les étudiants (et pas seulement les étrangers) parce qu’ils sont de plus en plus nombreux à avoir besoin d’organisations caritatives comme le Secours Populaire ou la Croix Rouge. Il y a même une antenne du Secours populaire dans l’université de Saint-Denis, c’est vous dire l’importance du problème.
Matthias Fekl évoquait les violences possibles que pourrait entraîner cette détresse sociale, la réforme « programmation de recherche » pour l’université, qui a suscité une très forte contestation des universitaires, contribue elle aussi à ce climat difficile. Je ne comprends donc pas très bien pourquoi le gouvernement semble si fermement opposé à accorder le RSA ou une revenu universitaire à tous ces jeunes entre 18 et 25 ans, que la pandémie a privé de leur « petit boulot » et qui se retrouvent entièrement démunis. Cet entêtement me paraît idéologique, le discours est à peu près le suivant « ce serait de l’assistanat, nous voulons au contraire pousser les gens à travailler ». Comme si toucher un minimum de revenus allait rendre tout le monde paresseux et oisif. Cet argument me paraît aussi choquant que totalement erroné. Il y a eu des essais de revenu universel en Finlande, et les gens n’en sont pas devenus paresseux pour autant ; tout le monde veut des emplois personne n’aime l’assistanat.
A propos du risque de violence sociale, je crois que la situation actuelle diffère de celle des Gilets Jaunes, car elle touche désormais beaucoup d’indépendants, plutôt « amis » de la loi et de l’ordre.

David Djaïz :
La précarité économique monte parallèlement à la précarité démocratique. S’agissant de la précarité économique, il est vrai qu’en parlant avec des responsables de réseaux, on a quelques indices empiriques tout à fait inquiétants : les files d’attentes qui s’allongent devant les soupes populaires ou les banques alimentaires, une explosion du nombre de SDF ... Et ces indices sont confirmés par des études macroénomiques récentes : durant le premier confinement, le pouvoir d’achat des 20% des Français les moins riches s’était dégradé, et ils ont dû puiser dans leur épargne pour compenser leur baisse de revenus ; tandis que les 20% des plus riches ont quant à eux pu épargner beaucoup.
Beaucoup de travailleurs sont précarisés, particulièrement les indépendants en effet, puisqu’ils ne bénéficient pas des mêmes filets de sécurité que les salariés. Il faut également dire un mot de ces travailleurs de l’économie informelle, dont on ne parle jamais, précisément parce qu’on ne parvient pas à les compter correctement, mais cela concerne des centaines de milliers de nos concitoyens. On a vu ce courrier qu’ont signé une centaine de maires sur la gravité de la situation dans les quartiers populaires, la situation est donc particulièrement inquiétante.
Je ne veux pas dire par là que le gouvernement ne fait rien : 1,5 milliard d’euros au printemps ; 1,8 milliard fin octobre, en plus des 6 milliards du plan de relance. Des chiffres tout à fait considérables, mais sans doute anecdotiques par rapport à ce tissu de la société qui menace de se déchirer. Malheureusement, le problème de la grande pauvreté ne peut pas être entièrement résolu avec une approche orientée uniquement sur l’emploi ou l’activation des dépenses.
Je vois également se creuser dans la société des lignes de fracture entre catégories. On a beaucoup parlé de l’opposition entre les jeunes et les vieux. Il faut bien reconnaître que l’écrasante majorité des victimes de la Covid-19 avait plus de 65 ans. Je suis donc soulagé que le gouvernement n’ait pas écouté les suggestions de certains donneurs de leçons, qui préconisaient de ne confiner que les personnes âgée, ce qui aurait créé des cassures absolument irréparables. La jeune génération s’est globalement montré très disciplinée, c’est pourquoi je n’ai guère apprécié les remontrances infantilisantes dont elle a fait l’objet, surtout quand on sait quel prix la pandémie lui fait payer.
L’autre fracture que je vois apparaître est celle qui oppose les « manipulateurs de symboles » (c’est ainsi que j’appelle ceux qui se sont épanouis dans le télétravail, qui peuvent exercer leur activité derrière des écrans et des téléphones), aux « métiers du lien et du liant », c’est à dire ceux dont la présence physique n’est pas négociable.
A tout cela s’ajoute ce que Laurent Berger appelle la précarité démocratique. Jamais l’action publique n’avait connu une crise de légitimité aussi aiguë. Le lien entre les citoyens et leur Etat se distend à une vitesse alarmante. Les épouvantables images du passage à tabac de ce producteur de musique montrent que les dérives vont bien au-delà de quelques malheureux cas isolés. Que se passe-t-il pour qu’on s’acharne ainsi sur un homme dont le seul tort est de n’avoir pas porté son masque ? Comment en arrive-t-on là dans notre pays ? Et si ce malheureux n’avait pas été filmé, que lui serait-il arrivé ? Aurait-il été envoyé en prison ? Ces images ne montrent pas des comportements de policiers républicains, mais de nervis. Cette dégradation de la confiance entre la population et la police, et plus généralement entre la population et l’Etat, est un problème auquel il faut s’atteler de toute urgence, et il ne se règlera ni par quelques effets de manche technocratiques, ni en durcissant la répression ou en réduisant les libertés fondamentales : nous n’échapperons pas à un examen de conscience national.

Lionel Zinsou :
Pour une fois, je vais pas être optimiste sur les quelques mois qui nous attendent. Ces problèmes de pauvreté illustrent trois paradoxes, auxquels je crains que la classe politique ne soit guère sensible.
Premier paradoxe : dans un pays passionné d’égalité (et qui, comme Béatrice Giblin l’a rappelé, est effectivement l’un des plus égalitaires du monde), on a tendance à oublier qu’il y a des droits et des protections très importants pour les gens qui sont inclus dans le système. C’est quelque chose que la pandémie démontre très clairement. A l’échelle macroéconomique, nous allons perdre 10% de PIB, ce qui est une baisse brutale et sans précédent, mais nous ne perdrons « que » entre 1% et 1,5% de revenus. L’égalité existe donc. Mais elle ne touche que les gens « inclus » dans l’emploi.
Les précaires sont quant à eux laissés de côté, or ils sont de plus en plus nombreux. Cela se voit dans les inscriptions au RSA, mais aussi dans la très faibles couverture sociale pour les gens qui perdent un CDD. Si l’on additionne les CDD et les intérimaires, on arrive tout de même à 17% de l’emploi salarié. Tous ces gens ont perdu brutalement leur emploi, et on sait que la reconstitution sera lente. Il faut ajouter à cela les saisonniers (la période des sports d’hiver s’annonce particulièrement rude) les stagiaires, les apprentis ... La couverture qu’offre le chômage est plutôt bonne, et si vous êtes dans le plein de vos droits, vous êtes vraiment bien traité en France, comparativement au reste du monde. En revanche, dès que vous êtes en fin de droits, votre situation devient extraordinairement précaire. Si vous additionnez toutes les catégories mentionnées ci-dessus, vous obtenez un bon tiers de la population. Et cela finit par concerner tout le monde, par le biais des solidarités familiales notamment. C’est là le premier paradoxe : nos chiffres « macro » ne nous parlent que des gens inclus, et nous ne voyons pas, ou mal, monter le nombre des exclus.
Deuxième paradoxe inquiétant : le gouvernement n’est pas seulement centralisateur, il est aussi trop macroéconomique ; il ne s’intéresse pas à des situations individuelles ou à des communautés particulières. Il est vrai qu’on peut dire que les dépenses sociales sont considérables et qu’elles ont progressé, mais cela ne veut pas dire grand chose si l’on ne tient pas compte des exclus du système. C’était apparu très clairement lors du grand débat national et des cahiers de doléances : beaucoup de gens ignorent leurs droits ou ne savent pas comment y avoir accès. Et certaines politiques qui ont du sens, comme de mieux rémunérer le capital, ont fonctionné, puisqu’elles ont généré de la croissance, et donc de l’emploi. C’est une réalité factuelle. Mais elle est macroéconomique. L’homme que l’on qualifie de « président des riches » devrait se méfier des effets à long terme d’une telle mesure, il faudrait au moins la compenser par une meilleure façon d’appréhender les exclus.
Troisième paradoxe, qui me rend pessimiste pour les prochains mois : si vous considérez les aspects psychologiques, ou si vous vous référez à la théorie de Durkheim sur le suicide, c’est toujours dans l’après-crise qu’ont lieu les actions contre soi-même, mais aussi les phénomènes insurrectionnels les plus forts. L’après-crise est toujours difficile. Le rebond qui suivra la crise sera sans doute accompagné d’une espèce d’euphorie, dont il faudra se méfier, car elle aussi sera de nature macroéconomique. Cela ne veut pas dire que la situation des exclus sera meilleure.

Matthias Fekl :
La grande question qui se pose aujourd’hui est en effet : « et après ? » D’une certaine manière, nous sommes encore anesthésiés. Nous savons très bien que l’année prochaine sera décisive. Y aura-t-il un sursaut ? On a pu constater ces derniers mois quelques avancées, encore fragiles, de l’intégration européenne ; un mouvement de l’Allemagne en faveur de certaines propositions françaises, par exemple. Tout cela est encore incertain, particulièrement au lendemain de l’élection présidentielle américaine. Car l’autre scénario possible est celui de la colère, qu’on a connu dans d’autres Etats où à un moment, les classes populaires se sont dit que leur intérêt était de renverser la table, et de voter pour le Brexit, ou Trump, ou un parti extrémiste. Les problèmes n’ont bien évidemment pas été réglés pour autant, mais il faut faire très attention à cette situation sociale et à ces questions sécuritaires.
Tout est particulièrement volatile en France, on a beaucoup de mal à se parler, on est sans cesse sommé de choisir son camp, on n’est plus d’accord sur rien, y compris les faits. Dans ces conditions, le pire est une possibilité bien réelle.

Béatrice Giblin :
Je voudrais être un peu moins pessimiste, en revenant sur cette idée de revenu universel, qui s’apprête à être testée en Allemagne sur 1500 foyers qui recevront 1200€ par mois pendant trois ans. Ce n’est pas rien, il existe des pistes comme celle-ci. Il se pourrait que des situations aussi graves que celle que nous vivons débouchent sur des avancées sociales. Tout comme il se pourrait que les violences policières contre ce producteur de musique soient fatales à cet article 24 si controversé.

La loi plutôt que la confiance

Introduction

Philippe Meyer :
Londres et Bruxelles doivent trouver au plus vite un accord qui puisse entrer en vigueur le 1er janvier prochain car, si le Royaume-Uni a officiellement quitté l'Union européenne le 31 janvier dernier, il reste soumis aux règles communautaires pendant une période de transition qui prend fin le 31 décembre 2020. Les discussions butent toujours sur la pêche, les règles de libre concurrence et les questions de gouvernance, notamment les mécanismes de règlement des litiges.
La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a prévenu mercredi 25 novembre qu'un éventuel accord commercial post-Brexit entre l'Union européenne et le Royaume-Uni ne devra pas affecter « l'intégrité du marché unique » en particulier le respect de ses normes environnementales, sociales, fiscales ou sur les aides d'État. Mme von der Leyen a insisté sur la nécessité de mettre en place dans le futur accord des « recours » au cas où l'Union européenne ou le Royaume-Uni s'écarteraient dans le temps des normes communes convenues. « La confiance est bonne, mais la loi est meilleure », a-t-elle observé. Sans traité commercial pour régir leur relation, Londres et Bruxelles courent le risque d'un nouveau choc économique, qui viendrait s'ajouter à celui provoqué par l'épidémie du coronavirus : selon une étude de KPMG publié le 18 novembre, l’économie britannique sera amputée de près de six points de croissance en cas de "no deal" (+4,4% en 2021 contre +10,1% sans Brexit). Ultime contrainte : les négociateurs doivent théoriquement laisser suffisamment de temps à leurs parlements pour qu'ils puissent ratifier un accord avant le 1er janvier. Curieusement, selon une étude du Pew Research Center publiée le18 novembre, quatre ans après avoir pris la décision de quitter l’Union européenne, 60 % des Britanniques en ont une opinion favorable.
Alors qu’elle négocie laborieusement le Brexit, Bruxelles est également défiée à l’Est par la Hongrie et la Pologne qui ont opposé le 16 novembre leur veto à la proposition de budget de l'Union européenne pour un montant de près de 1 100 milliards d'euros sur sept ans, ainsi qu'au fonds de relance européen de 750 milliards d'euros. Bien que ces deux pays soient les plus grands bénéficiaires de ce budget (4,3 milliards d'euros pour la Hongrie, 19 milliards pour la Pologne), leurs gouvernements refusent catégoriquement que l'accès aux fonds soit conditionné par le respect de l'État de droit, exigence imposée par l'Union européenne à la demande du Parlement européen. Selon un sondage commandé par le Parlement européen, début octobre, 77 % des citoyens européens soutiennent l'idée de lier les fonds européens au respect de l'État de droit et aux valeurs qui fondent l'Union.

Kontildondit ?

David Djaïz :
Il y a deux questions fondamentales pour l’avenir de l’Europe. La plus pressante est sans aucun doute le Brexit, puisqu’il ne reste que quelques jours pour trouver un accord qui définira les futures relations entre le Royaume-Uni et l’Union Européenne. Cela fait maintenant presque quatre ans que nous nous sommes habitués à cette diplomatie « du bord du gouffre » pratiquée par Boris Johnson. Jour après jour, le risque d’un no deal grandit. Certes, les expédients et le bricolage dans l’urgence sont les spécialités de l’UE, et il est tout à fait possible que ce soit facteur de progrès ; il n’en reste pas moins que nous devons marcher sur une ligne de crête. Nous ne devons à la fois rester fermes, c’est à dire ne pas céder à tous les désirs de Boris Johnson, qui voudrait un accord avantageux pour le Royaume-Uni, sans se conformer à la moindre exigence de l’Union, qu’elle soit sanitaire, environnementale ou sociale. Mais il nous faut également veiller à ne pas humilier des alliés aussi importants que les Britanniques. La France et le Royaume-Uni sont liés indéfectiblement, et de longue date. Rien de bon ne résulterait d’une humiliation.
Je pense qu’il est encore possible de parvenir à un accord avant le 31 décembre. Celui-ci sera sans doute précaire, mais il faut au moins qu’il lève les plus importantes zones d’incertitude. Il serait par exemple catastrophique d’avoir une frontière extérieure totale entre l’UE et le Royaume-Uni, comme si ces deux zones étaient deux parfaites étrangères l’une pour l’autre. J’espère vraiment que nous parviendrons à limiter le plus possible les dégâts dans les quelques jours qui le permettent encore.
S’agissant de l’attitude de la Hongrie et de la Pologne, il me semble que nous touchons ici un point fondamental pour l’avenir de l’Union. Avant que l’Europe ne soit une union politique, elle était coupée en deux par un rideau de fer, séparant l’Est et l’Ouest. Aujourd’hui il n’y a plus que des traces de cette séparation ancienne, que l’on peut par exemple observer à Berlin. Pour autant, il semble qu’il reste en Europe des rideaux de fer symboliques.
On peut par exemple en repérer un entre le Nord et le Sud. Les Etats du Nord se perçoivent comme productifs, économes et performants, tandis que ceux du Sud sont lourdement endettés, connaissants d’importants écarts de productivité (qui s’accroissent malheureusement encore). Cette différence symbolique entre ces « cigales » et ces « fourmis » s’est plutôt atténuée à la faveur de la crise de la Covid, dans la mesure où le plan de relance a constitué un progrès, et qu’un pas de l’Allemagne vers une Europe plus forte et plus politique semble avoir été fait. Nous avons sans doute évité une autre catastrophique cure d’austérité comme celle des années 2010, qui aurait certainement conduit à une implosion de l’Europe.
Cependant les nouvelles ne sont guère rassurantes sur le front d’un autre rideau de fer symbolique, entre l’Est et l’Ouest cette fois. On voit que depuis une dizaine d’années se précisent en Pologne et en Hongrie (ainsi que quelques dérives plus mineures en République Tchèque) des tentation illibéralistes. On voit bien que ces pays ne veulent pas faire de l’Europe autre chose qu’une zone de libre-échange. Viktor Orbán l’a dit très clairement : les questions de civilisation, de culture et de mœurs resteront l’apanage des souverainetés nationales. Dans ce contexte, l’Europe n’est qu’un marché commun, dans lequel les règles qui s’appliquent ne concernent que la concurrence. Ces dirigeants illibéraux s’opposent à ce qu’ils considèrent comme une promotion effrénée des valeurs de l’Europe de l’Ouest.
C’est en cela que le problème soulevé par ces deux pays en révèle un plus large : voulons-nous que l’Europe soit autre chose qu’une zone de libre-échange ? Voulons-nous en faire un projet politique ? Si oui, est-ce possible à 27 ? On sait qu’il y a au sein des 27 nations qui composent l’Union des différences de culture et de mœurs de taille. Cette crise ouverte par la Pologne et la Hongrie n’est qu’un symptôme d’une question plus profonde qu’il va falloir nous poser, a fortiori face à cette occasion historique de consolidation politique, et face à cet impérialisme chinois et à des Etats-Unis qui ne seront plus des alliés aussi sûrs que par le passé.

Béatrice Giblin :
Je ne partage pas exactement l’analyse de David Djaïz sur ces murailles symboliques. Il l’a dit, sur le Nord et le Sud, la Covid a rebattu les cartes. Mais les choses avaient déjà bougé depuis l’élection de Trump et son attitude méprisante face à l’Union Européenne, qui a forcé l’Allemagne à reconsidérer ses positions. Donald Trump aura au moins servi à cela, et espérons que cette nouvelle perspective allemande tienne dans la durée.
Je ne crois pas en revanche à une séparation symbolique entre Est et Ouest. Il y a certes dans ces pays des dirigeants qui ont été réélus (le parti Droit et Justice en Pologne, et Viktor Orbán en Hongrie) et qui sont conservateurs et eurosceptiques. Mais les populations en revanche, en particulier les jeunes actifs, ne partagent pas ces positions. La mairie de Budapest a été perdue par le Fidesz (le parti d’Orbán), et les positions sur l’avortement en Pologne ont donné lieu à des manifestations d’une ampleur sans précédent, y compris dans les petites villes orientales du pays. Pour ce qui est du groupe de Visegrád (qui compte la Slovaquie, la République Tchèque, la Hongrie et la Pologne), il a du plomb dans l’aile. En effet, ni la République Tchèque ni la Slovaquie ne veulent être associées aux prises de position de la Hongrie et de la Pologne, et l’ont fait savoir en termes tout à fait clairs.
La situation est difficile, mais je ne crois pas à des différences idéologiques fondamentales et insurmontables. Il est cependant certain que nous ne devons pas céder sur l’état de droit, sans quoi un très grand nombre d’Européens aujourd’hui se détourneraient de l’Europe.
A propos du Brexit, on est dans le pur rapport de forces, on a l’impression que dans cette partie de poker, les joueurs attendent la dernière minute pour éventer le bluff de leur adversaire. Il semblerait que les Britanniques aient lâché ces derniers jours un peu de lest en facilitant l’accès à la City pour les financiers européens, sans qu’ils aient obtenu d’équivalent sur le reste de l’Europe. Peut-être est-ce un signe. Il est évident que nous devons veiller à ne pas humilier les Britanniques, nous devons absolument trouver une solution pour la pêche, et cela paraît possible, même si les problèmes environnementaux et de concurrence déloyale sont de taille. Il est quand même tout à fait étonnant que le Royaume-Uni, qui orienta si fort l’Union Européenne, et pendant si longtemps, dans une direction très libérale, réclame à présent le pouvoir de soutenir ses entreprises comme il l’entend. L’ironie n’aura échappé à personne.

Lionel Zinsou :
Les dispositions prises à propos de l’accès à la City ne sont pas une faveur britannique accordée aux financiers européens. Il s’agit de faire en sorte que les institutions financières localisées à Londres ne soient pas totalement coupées de l’Europe. C’est d’abord pour essayer de limiter les dégâts du côté britannique. L’Union Européenne sera victime du Brexit, mais pas autant que le Royaume-Uni lui-même, encore plus durement touché. Le gouverneur de la Banque d’Angleterre a récemment revu ses prévisions de dégâts à la hausse. Il a dit que l’impact d’un no deal serait économiquement supérieur à celui de la crise du coronavirus. Et quand on sait à quel point la Grande-Bretagne est touchée, cela fait frémir. Ce qui s’annonce est une régression économique, dans tous les scénarios, même s’il y avait un accord complet. En cas d’accord partiel, les incertitudes ne feront que croître, et les secteurs qui ne figureront pas dans l’accord seront très fortement affectés. Quand au no deal pur et simple, ce serait évidemment le pire. Par conséquent, de quelque façon qu’on l’envisage, le Brexit est une mauvaise nouvelle. Toutes les chaînes de valeur et de logistique sont affectées par des frontières et des contrôles auxquels les entreprises ne sont pas prêtes.
Il se trouve que j’ai moi-même dirigé une entreprise industrielle britannique à un moment. Ce que cela demande comme ajustements, même en s’organisant le plus prudemment possible quant à la gestion des stocks et au flux des transports est déjà une tâche redoutablement difficile. Et je parle ici d’une situation avec un accord et sans droits de douane. Je vous garantis que les entreprises ne sont pas prêtes à des conditions encore dégradées. Elles étaient déjà insuffisamment préparées avant la crise sanitaire, et c’est évidemment bien pire désormais.
Le choc sera fort, et les conséquences économiques seront en chaîne. Les investissements étrangers vont se détourner du Royaume-Uni, mais c’est également vrai des investissements britanniques. Si vous êtes une entreprise britannique, vous investissez dans les filiales étrangères. Si vous êtes une banque, pour garder votre passeport européen, vous créez des filiales à Francfort, à Paris et au Luxembourg. Cette migration des investissements a déjà commencé, car vous ne pouvez pas vivre dans un climat d’incertitude et de rupture avec votre marché principal.
Les expatriés sont nombreux au Royaume-Uni. Il y a près de 500 000 Français, dont la moitié à Londres. Ils vont désormais vivre sous un régime de carte de séjour. Cela va créer pour les familles des situations très complexes, et le départ des riches expatriés va également signifier une crise du marché immobilier. Or les crises immobilières sont toujours pires au Royaume-Uni, car les emprunts y sont très élevés et à très long terme. De très nombreux Britanniques vont donc se retrouver en situation de dépossession, leur bien immobilier valant moins qu’au moment où ils l’ont acquis.
Quant à l’accès aux marchés extra-européens, là aussi les perspectives sont très sombres. Avec les Etats-Unis, il y avait un espoir d’accord privilégié au cas où Trump serait réélu. Mais avec un nouveau président américain catholique d’origine irlandaise, il est très peu probable qu’il y ait un grand accord de libre-échange transatlantique. Quand au Commonwealth, c’est tout à fait illusoire. L’Australie et la Nouvelle-Zélande viennent juste de signer un accord avec les pays de l’Asean, il paraît tout à fait clair que leur avenir économique a davantage à voir avec la zone du Pacifique qu’avec le Royaume-Uni.
Il y aura également des effets sur les économies européennes, puisque l’activité économique britannique représentait 18% de celle de l’Union, nous non plus n’en sortirons pas indemnes, et serons amputés d’un facteur de croissance à un moment où nous en avons grand besoin.

Matthias Fekl :
Le Brexit et la position de certains États d’Europe de l’Est posent des questions en miroir à l’Union Européenne. D’un côté : comment gérer les relations avec un Etat membre voulant partir ? De l’autre : comment gérer les relations avec des Etats voulant rester sans respecter les principes ?
Sur le Brexit, il me semble que nous avons une illustration à peu près parfaite du « jusqu’où peut mener la démagogie en politique ? » La sortie de l’Union a été acquise après une campagne de mensonges, tant économiques que sociaux, et aujourd’hui le désastre est à peu près complet. Ce départ va durablement affaiblir le Royaume-Uni, d’une part parce que son accès au marché commun est compromis, d’autre part parce que la relation transatlantique ne se présente pas sous les meilleurs auspices. En Europe, tout le monde craignait le scénario que résume ce bon mot : « avant le Brexit, le Royaume-Uni avait un pied en Europe et un pied dehors ; après, c’est l’inverse ». Mais ce n’est pas ce qui s’est produit, car l’UE a tenu bon dans les négociations, Michel Barnier a été un négociateur hors pair : patient, rigoureux, précis et ferme. La situation est donc particulièrement difficile côté britannique. Il ne faut surtout pas humilier cet allié ancien et important, mais il faut montrer qu’on ne peut pas quitter l’Union tout en en conservant les avantages.
Pour ce qui est de l’Europe de l’Est, il me semble que c’est un enjeu plus « spirituel », où l’UE joue en quelque sorte son âme. Soit on considère que l’Union n’est qu’un marché (et après tout, c’est déjà beaucoup), soit on considère qu’elle ne saurait être que cela, et que l’Europe représente un accord sur des principes fondamentaux de démocratie, de libertés publiques et de droits, souvent acquis de haute lutte. C’est donc là aussi un enjeu existentiel, mais d’une autre nature que le Brexit. Nous avons à ce sujet un signe que les temps ont changé (et pas en mieux malheureusement), car la même question s’est posée à propos de l’Autriche sous la présidence de Jacques Chirac. Il y avait à l’époque une forme de consensus sur le fait que l’Union Européenne était aussi (et peut-être même d’abord) un projet de civilisation et de valeurs. C’est aujourd’hui remis en question, y compris dans notre pays où de plus en plus de voix, censément raisonnables, de conservateurs bon teint, s’érigent contre le superbe acquis qu’est la Cour Européenne des Droits de l’Homme, par exemple (sous prétexte que ce ne serait rien d’autre qu’un obstacle dans la lutte contre le terrorisme). Je suis totalement en désaccord avec cela, il y a là aussi un combat de valeurs à mener, et pas seulement pour la gauche, mais pour tous les démocrates qui croient en ces valeurs humanistes, magnifiques mais plus fragiles que jamais.

Les brèves

De l’Histoire à l’histoire

Philippe Meyer

"Les hommages à Daniel Cordier ont été nombreux ces derniers jours : au lieutenant de la France libre, au secrétaire de Jean Moulin, à l’auteur de Alias Caracalla. J’aimerais inciter tous ceux que Daniel Cordier a impressionnés à lire ce livre d’entretiens que Cordier a accordés à Paulin Ismard. Il y est beaucoup question de la Résistance, mais aussi du reste de sa vie, et notamment de la manière dont Daniel Cordier a travaillé et a pu faire son œuvre d’historien. On apprendra au passage que François Mitterrand ne l’y a pas beaucoup aidé ..."

Revue Esprit n°469 - novembre 2020

Béatrice Giblin

"Je voudrais vous recommander le dernier numéro de la revue Esprit, qui s’intitule Jeunesses antiracistes, que j’ai trouvé extrêmement intéressant. On considère toujours les banlieues comme des lieux d’explosion, avec des minorités racisées, noires et arabes. Ce numéro a donné la parole à beaucoup de jeunes, et on voit que c’est bien plus riche, intelligent et porteur d’espoir que ce que certains clichés bien ancrés voudraient n’ois faire croire. C’est tout à fait positif, et cela répond à la situation particulièrement difficile que vit cette jeunesse. Lisez ce numéro, il aide vraiment à penser plus intelligemment que les discours entendus partout."

Une terre promise

David Djaïz

"Je lis en ce moment avec beaucoup d’intérêt les mémoires de Barack Obama. Au passage, le titre montre à quel point la classe politique américaine, même la plus sécularisée, est encore imprégnée de ce messianisme très fort concernant le destin des Etats-Unis. L’ouvrage est de toute évidence écrit par Obama lui-même, cela se sent. On y découvre un Barack Obama touchant, sincère (ce qui peut surprendre, car il nous avait habitués à des éléments de langage assez convenus), mais on y retrouve également des choses qu’on connaissait bien de lui : la grande culture, l’élégance morale ... J’apprends beaucoup sur son parcours. Les Européens l’ont découvert comme sénateur, c’est à dire déjà assez loin dans son ascension, ce qui a donné l’impression d’un homme politique auquel rien ne résiste. On s’aperçoit en lisant ce livre qu’il a en réalité eu un parcours politique assez sinueux, semé d’embûches, avec beaucoup de temps passé sur le terrain. Je partage l’avis d’Hubert Védrine à son propos : même si le bilan d’Obama n’a pas été aussi extraordinaire qu’on l’espérait, il reste un homme politique d’une stature hors normes, et d’une trempe dont nous manquons aujourd’hui."

Revue Germinal

Matthias Fekl

"J’avais regretté dans une précédente émission la disparition de la revue Le Débat, j’aimerais saluer aujourd’hui la naissance d’une nouvelle revue, intitulée Germinal, et animée par de grandes figures de notre vie intellectuelle, certaines très réputées et d’autres beaucoup plus jeunes. Elle a pour ambition d’apporter sa contribution à la refondation de la gauche. C’est un projet écologique, social, d’une réflexion très pointue sur la démocratie, les limites et les faiblesses de nos institutions, et sur le lien entre les exigences économiques, sociales, écologiques et démocratiques. C’est une excellente nouvelle pour le paysage intellectuel français."