Que faire de la convention citoyenne pour le climat ? / Trump : trou d’air ou trou noir ? / n°147

Que faire de la convention citoyenne pour le climat ?

Introduction

Philippe Meyer (PhM) :
Après neuf mois de travaux, la Convention citoyenne pour le climat a rendu publique ses 149 propositions. Depuis octobre 2019, 150 volontaires tirés au sort accompagnés par 14 experts ont planché sur une question : « Comment réduire de 40 % les émissions de gaz à effet de serre d'ici à 2030 dans un esprit de justice sociale » ?
Ces 150 citoyens souhaitent une révision par référendum du préambule de la Constitution afin de préciser que « la conciliation des droits, libertés et principes ne saurait compromettre la préservation de l'environnement, patrimoine commun de l’humanité ». Ils veulent également ajouter à l'article premier que « la République garantit la préservation de la biodiversité, de l'environnement et lutte contre le dérèglement climatique » et envisagent la création d’un crime d’écocide, elle aussi par référendum. Ils proposent en outre de créer un Défenseur de l'environnement, à l'image du Défenseur des droits. Un premier chiffrage établit le coût des mesures proposées à 6 milliards d’euros par an. Certaines pourraient avoir un impact positif sur le PNB.
La Convention ne s’est pas exprimée sur le nucléaire, ni sur la taxe carbone, elle a pris position sur la nécessité de mettre un terme à l’artificialisation des sols, de conduire une politique de réappropriation des grandes friches industrielles ou des parkings et de réquisition de logements et de bureaux vacants et s’est prononcée pour la renégociation du Ceta – l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada – afin d’intégrer les objectifs climatiques de l’accord de Paris. Deux propositions ont fait beaucoup parler : la réduction à 28h du temps de travail hebdomadaire, qui n’a pas été votée par les conventionnels et la limitation à 110 km/h de la vitesse sur les autoroutes. Approuvées, quelquefois avec réserves par les écologistes, la gauche et l’extrême gauche, l’ensemble de ces propositions est brocardé à droite et à l’extrême droite.
 Seront-elles soumises au Parlement ou par référendum ? Le Président doit s'exprimer le 29 juin.

Kontildondit ?

Lucile Schmid (LS) :
Cette convention déchaîne une vague d’enthousiasme chez certains, et d’opprobre chez d’autres. Lorsqu’on écoute Thierry Pech ou Laurence Tubiana, les co-présidents du comité de gouvernance de cette convention, on a le sentiment qu’un acte historique a été accompli sur les questions d’écologie, puisque les 150 propositions sont assez ambitieuses (même si la plupart ne sont que des reprises de propositions déjà portées par des députés ou des ONG). Elles prennent une légitimité toute particulière du fait qu’elles viennent de citoyens ordinaires, tirés au sort de manière assez particulière, puisque les méthodes étaient proches du sondage (en corrigeant les variations dues au territoire, à l’âge ou au milieu social). On entend également un concert de louanges sur les aspects démocratiques, Thierry Pech n’hésite pas à dire que cette convention devrait avoir une valeur normative, même si elle ne fait pas partie du processus habituel des instances représentatives. Personnellment, je m’interroge sur ce qu’il entend par là, qu’en penseraient les parlementaires ? Laurence Tubiana, cheville ouvrière de la COP21, dit qu’il faut saisir la balle au bond et en tirer un programme ambitieux pour la France.
Du côté des adversaires, nous avons des entreprises, mais aussi certains parlementaires. Il y a une inquiétude et même une hargne envers cette convention, comme si elle allait remettre en cause l’ensemble des libertés économiques voire humaines. Il y a aussi l’idée que tout cela sera très onéreux et que nous y laisserons notre chemise.
Des excès des deux côtés, à mon avis. L’écologie, sous des dehors consensuels, est quelque chose qui crée un débat assez virulent.
Qu’en retenir, mais surtout, comment atterrir ? Cela concerne le président de la République lorsqu’il rencontrera le 29 juin les citoyens pour discuter avec eux de leurs propositions. Lesquelles retenir, et comment leur donner une valeur qui soit « présidentielle » ? Entre les longs développements sur les questions de l’alimentation, le fait qu’il faut modifier la PAC, introduire l’écocide dans la Constitution ... Que choisir, et comment faire en sorte que le lien entre démocratie et écologie ne soit pas rompu par une méthode trop autoritaire ? C’est la crainte des citoyens, notamment à propos de l’usage possible du référendum. Comment accorder la démocratie représentative et cette nouvelle forme de démocratie participative ?
Le sujet de l’arrivée d’une dynamique verte dans la question des territoires se pose, comment s’articulera-t-il à cette décentralisation préconisée par Emmanuel Macron ? Parviendra-t-on à imaginer quelque chose qui fasse le lien avec la convention citoyenne ? C’est un pari que pour ma part je trouve important. On voit bien aujourd’hui que l’écologie a besoin d’être articulée à d’autres enjeux pour exister concrètement. C’est ce qu’Ursula von der Leyen a réussi au niveau européen avec le Green Deal. Le meilleur cadeau qu’Emmanuel Macron puisse faire à cette convention citoyenne et à l’écologie serait d’en faire un des axes de cette décentralisation.

Richard Werly (RW) :
C’est le côté exemplaire de cette convention qui me frappe. Il faut saluer ceux qui l’ont mise en place, mais aussi ceux qui en ont eu l’idée. Elle avait jailli durant le grand débat national, Emmanuel Macron a tenu bon, l’organisation a été presque parfaite, les sessions se sont bien passées. Dans un pays dont on dit souvent qu’il n’est pas capable de tenir des assemblées sereines, nous avons eu là un bel exemple démocratique. Certes, il est limité, mais il mérite quand même d’être salué.
La deuxième chose qui m’a frappé, et cela ne vous étonnera pas venant d’un Suisse, c’est l’appel à un référendum. Personnellment cela m’intéresse beaucoup. Les études récentes montrent que les Français souhaitent davantage de démocratie directe, mais la rue l’a montré aussi, avec les revendications des Gilets Jaunes sur un Référendum d’Initiative Citoyenne (RIC). J’ignore ce qu’Emmanuel Macron dira le 29 juin, s’il sera d’accord ou s’il reportera sa décision, mais en tous cas il y a dans le débat public une demande de consultation qui coïncide avec ce que M. Macron avait suggéré dans son projet de réforme constitutionnelle, puisqu’il voulait baisser le seuil de l’actuel référendum d’initiative partagée de 4 millions de signatures à 1 million. Il y a là une piste intéressante pour donner de l’oxygène à cette démocratie représentative française qui est à la peine, et à une 5ème République dont les fondamentaux sont régulièrement contestés.
Enfin, je trouve que la démarche est cohérente. On a consulté les citoyens, la méthodologie du tirage au sort est intéressante. Il y a désormais de nombreuses propositions dans le champ du débat public, les partis politiques et les partenaires sociaux vont pouvoir les utiliser comme une sorte de nomenclature. Toute la question désormais porte sur la leçon que le pouvoir exécutif va tirer de cette convention. Ce qui m’amène au dernier point qui me frappe : le silence de la représentation nationale. Silence de l’Assemblée, silence du Sénat. Pourquoi le parlement n’a-t-il pas salué cette convention, ou proposé une forme de partenariat, afin que les propositions aillent plus loin et trouvent leur place dans l’arsenal législatif ?

Lionel Zinsou (LZ) :
Je trouve qu’il s’agit d’un évènement important, il s’agit vraiment d’innovation démocratique. C’est d’ailleurs très suivi à l’étranger, beaucoup d’Etats scrutent les procédures de très près pour s’en inspirer. Ces citoyens, que je ne qualifierais pas pour ma part « d’ordinaires », ont effectué un travail extraordinaire. Ils ont d’abord été extraordinairement présents : ils ont eu 95% d’assiduité malgré tous les accidents de la vie pouvant survenir en six mois. Parmi eux, beaucoup de sceptiques au début, mais qui se sont laissé gagner par l’enthousiasme et l’adhésion à mesure que les travaux avançaient. Le soutien de l’administration (notamment du Conseil Economique, Social et Environnemental (CESE)) a également été remarquable. Quand on regarde le document qu’a produit cette convention, on est très impressionné. J’espère qu’on le recommandera aux élèves du secondaire. J’espère aussi que cette innovation démocratique sera copiée, à la fois à l’étranger mais aussi en France même.
On apprend beaucoup en parcourant ces 459 pages. Il n’y a pas simplement des transpositions légistiques, il y a aussi les chiffres clefs, ainsi que la pondération des problèmes.
Cela montre qu’en fait, les Français ont confiance en eux, davantage que dans la classe politique, mais peut-être que si ces propositions trouvent des traductions politiques, une réconciliation des deux sera possible ...? D’autre part, on voit dans cet exercice qu’ils n’ont pas tort d’avoir confiance en eux, puisque leur capacité à proposer des solutions force le respect. C’est en effet de respect dont il s’agit. En tenant cette convention, on a respecté les citoyens. Je pense à une idée d’Esther Duflo (prix Nobel d’économie 2019, grande spécialiste des solutions contre la pauvreté), qui disait que lorsqu’on parle à ATD quart-monde, ce qui est frappant est que l’on parle à des vrais pauvres qui ont, si on les écoute et les respecte, beaucoup de solutions pertinentes, avant tout parce qu’ils posent les problèmes de façon pertinente. Ces 459 pages sont très claires, elles parlent des questions quotidiennes, elles ne sont pas faciles à envisager depuis le sommet de l’Etat par des hauts fonctionnaires ou des élus. Il y a plusieurs familles de sujets : la consommation, comment produire et travailler, la mobilité, le logement, etc. Tout cela est très bien synthétisé et travaillé.
Je voudrais ajouter qu’il y a non seulement du volontarisme et de la connaissance, mais aussi de l’intelligence. Quand ils présentent par exemple des mesures dont on sait qu’elles vont être clivantes (comme la limitation à 110 km/h sur les autoroutes), ils le font avec modestie, il y a de la bienveillance et de la délicatesse dans l’expression. Il y a des réactions hostiles (surtout à l’extrême-droite, mais pour le coup c’est plutôt bon signe pour la qualité démocratique des travaux) mais même dans une droite plus respectée, ce côté bienveillant et modeste dont je parlais n’a pas été mesuré correctement.
Sur les chiffrages, dire que cela coûtera 6 milliards n’était pas quelque chose qui était intuitif au début de leurs travaux, où l’on évoquait des centaines de milliards, qu’on n’y arriverait jamais, etc. Ils ont d’abord été convaincus par quelques financiers qu’on avait tout à fait les moyens d’orienter l’investissement, qu’il y a la liquidité nécessaire pour que les entreprises s’adaptent, que de nombreuses mesures s’auto-financeront en créant de la valeur, des emplois et de la matière fiscale. La crainte que ce soit insurmontable financièrement a disparu petit à petit, et quand ils ont chiffré leur proposition précisément, on s’aperçoit que c’est un effort que la communauté nationale est en mesure de fournir. Cette nouvelle est réjouissante dans des débats où l’on a souvent des sons de cloche contradictoires.

Jean-Louis Bourlanges (JLB) :
Je pense que ce rapport est intéressant, mais je ne partage pas votre enthousiasme. Il y a des propositions qui, si elles avaient été prises, m’auraient inquiété ; mais celles que j’ai lues me paraissent raisonnables, je n’y suis en tous cas pas hostile a priori. Je m’interroge un peu sur les effets réels en terme d’économie et de réduction des émissions de certaines mesures, comme la limitation de vitesse, mais enfin ce n’est pas là que le problème se pose essentiellement pour moi.
Je suis assez profondément choqué en tant que parlementaire. J’estime qu’on a mis en place un système particulier. Globalement sur l’environnement, on a tout un ensemble de gens divers, des intellectuels, des hauts fonctionnaires, des médiateurs, qui font ce type de proposition depuis des années. On les trouvait par exemple déjà dans les états généraux de M. Borloo. Ces propositions, tantôt raisonnables, tantôt irréelles n’ont donc rien de véritablement nouveau. Mais à la suite des états généraux, elles n’avaient pas vraiment été suivies d’effet. On a donc trouvé un autre système, consistant à prendre ces 150 personnes, recrutées sur sondage. Si l’on choisissait nos dirigeants de cette manière, on ferait de sérieuses économies ... Blague à part, c’est une conception de la démocratie que je trouve tout à fait particulière. Ces 150 personnes, travailleuses, de bonne volonté, et enthousiastes (car l’ampleur de l’enjeu est très stimulante), ont donc de quoi se réjouir, mais ne nous cachons la vérité : il s’agit simplement du dernier avatar en date d’un même réseau. Ces 150 personnes ont pris le relai du monde associatif, et on leur confère une légitimité intellectuelle et politique simplement parce qu’elles sont vierges de toute expérience et a priori impartiales dans ces domaines.
C’est là où le parlementaire souffre. C’est une volonté délibérée de l’ensemble des décideurs publics de faire l’impasse sur la représentation nationale. Dans la société française d’aujourd’hui, les parlementaires n’ont pas le pouvoir. Ils n’ont à aucun moment été en mesure de créer une commission de cette nature. La Constitution ne le permet pas, le gouvernement ne le souhaite pas, le président de la République n’a jamais envisagé de se servir d’aucune façon du relais parlementaire. Et évidemment, quand on tombe sur 150 citoyens de bonne volonté, on a moins de difficulté à faire passer un certain nombre d’options (bonnes ou mauvaises) qui traînent sur la table depuis des années.
RW s’interrogeait sur le silence des parlementaires, la réponse est simple : on les a priés de se taire. On se pose donc la question : la démocratie participative, ou cette bizarre « démocratie aléatoire » (puisqu’elle fonctionne par tirage au sort) n’est-elle pas simplement un moyen d’empêcher la démocratie représentative de fonctionner, comme on le fait depuis des années ? Est-ce un progrès ? Je ne sais pas, mais je constate que les parlementaires sont élus par les citoyens au terme de débats démocratiques, mais que cette conception de la démocratie à la Montesquieu paraît dépassée ; ils ne suffit plus que les citoyens choisissent leurs législateurs et leurs gouvernants, il faut désormais qu’ils légifèrent eux-mêmes. Pourquoi pas, mais en l’occurrence, il ne s’agit pas de l’ensemble des citoyens mais de quelques personnes tirées au sort. La légitimité démocratique de leurs décisions est donc problématique, quelles que soient leurs bonnes intentions. Je ne suis pour ma part pas persuadé qu’il s’agisse d’un progrès, et pour tout dire je suis inquiet.
Je crois que les propositions sont un très bon matériau de départ, je serais pour ma part tout à fait prêt à ce que l’Assemblée Nationale s’en empare et travaille dessus.
Deuxième chose qui me choque : le caractère spécialisé. Effectivement, je crois que la décision politique est une décision généraliste, et non spécialisée. La notion de « toutes choses étant égales par ailleurs » est incompatible avec la politique. On ne peut pas se permettre de réfléchir à des problèmes d’une façon si spécifique qu’on exclue toutes les autres variables. Ce sont tous les choix stratégiques et politiques qui sont impactés par certaines décisions, et là encore il y a un problème de représentativité : quelle est la compétence ou la légitimité de ces citoyens en matière de politique étrangère, de stratégie, de droit social, etc. ? Ou alors on les érige carrément en contre-parlement, et à ce moment là il leur appartient de faire la synthèse de toutes les activités, mais comme vous l’imaginez, cela me paraît très grave de donner un pouvoir général d’arbitrage politique à des gens qui ne sont pas élus par leurs concitoyens.
Troisième point qui me gêne : le caractère « vote bloqué » de l’affaire. Il va falloir faire un référendum où l’on mettra tout sur la table. Or la décision politique repose sur des amendements, des sélections, des hiérarchisations, tout un ensemble de choses qui passent par un débat citoyen, c’est pourquoi la bonne solution me paraît un prolongement parlementaire et non un vote bloqué référendaire. Cela impliquerait de la part de nos dirigeants une volonté de redonner confiance aux parlementaires. De mon point de vue, on n’en prend pas le chemin.

Lucile Schmid :
Cette convention nous permet de faire un tour d’horizon des problématiques démocratiques et écologiques actuelles. Pour moi, son intérêt principal se situe dans la dynamique psychologique qu’a détaillée LZ. Il s’est passé quelque chose pendant ces mois de travail. J’insiste sur cet adjectif « ordinaire » des citoyens membres parce que cette convention est une réponse au mouvement des Gilets Jaunes, et leur revendication de ne pas tout confier à des élites. Effectivement, la méthode sondagière est critiquable, mais ce dont on peut être sûrs, c’est que les membres de cette convention n’étaient pas des Verts.
En revanche, et je suivrai JLB là-dessus, l’idée de faire de ces gens des « héros écologiques » me dérange. Ce n’est pas ce dont nous avons besoin, le sujet est plutôt d’articuler écologie et démocratie, de façon à légitimer les propositions qui sont faites. Comment fait-on cela ?
Tout le monde ne couvre pas cette convention de louanges, y compris des écologistes, qui constatent que tout ce qui est proposé existait déjà, et qu’on réinvente l’eau chaude au lieu de se servir de ce qui existe. Je trouve pour ma part cette critique assez fondée. Qu’apporte le fait de refaire au nom des citoyens ce qui existait déjà au nom des experts ? Cela change-t-il des choses sur le plan du passage à l’acte ? Nous verrons. Sur le plan de la légitimité en revanche, JLB a raison : il ne faut surtout pas laisser de côté le Parlement. C’est pour cela que je suis personnellement assez hostile au référendum, car il est plutôt en France un acte présidentiel (rien à voir avec le référendum à la suisse). Je ne crois pas qu’Emmanuel Macron soit le mieux placé pour en faire un acte citoyen ; en revanche, la progression des écologistes au Parlement est spectaculaire. Il n’y avait pas un seul député vert en 2017 parce que les écologistes s’étaient tirés des rafales de balles dans le pied, mais aujourd’hui un groupe s’est constitué, « Écologie démocratie solidarité ». Le potentiel écologique existe donc au Parlement, et à côté de cela on fait cette convention citoyenne. C’est l’une des ambiguïtés actuelles sur l’écologie : on multiplie les propositions sans jamais passer à l’acte.
L’écologie s’est profondément constituée autour de dynamiques territoriale et d’une culture des contre-pouvoirs. La décentralisation comptera donc au moins autant dans le passage à l’acte que de remettre tout cela dans les institutions nationales.

Richard Werly :
J’aimerais simplement poser une question à tous : la France doit-elle accepter de changer ? Il me semble que c’est quand même le message que les Français donnent en permanence. J’insiste sur ce besoin de démocratie directe. Je comprends la gêne de JLB et ses interrogations. Mais la Constitution actuelle fait que le Parlement en France manque de pouvoirs, et peut-être faudrait-il envisager cette convention citoyenne comme une perche à saisir pour qu’une alliance vertueuse s’instaure entre des conventions de ce type et la représentation nationale. Dans ces réunions de la convention citoyenne, il y avait un symbole fort : elles se sont tenues dans le bâtiment du CESE, qui n’avait jamais réussi à acquérir le rôle assez central que voulait lui donner la Constitution. C’est peut-être chose faite. Je persiste pour ma part à voir dans cette initiative un signe positif plutôt qu’une gifle donnée aux institutions.

Trump : trou d’air ou trou noir ?

Introduction

Philippe Meyer :
Le meeting de Donald Trump à Tulsa le 20 juin, dans le bastion républicain de l’Oklahoma, était censé relancer sa campagne pour les présidentielles qui se tiendront le 3 novembre prochain. Il a surtout souligné la mauvaise passe que traverse actuellement le président américain. Donald Trump avait promis une démonstration de force à Tulsa. Toujours soucieux de la taille de ses audiences, il avait assuré qu'il n'y aurait pas un siège vide, lorsqu'il y prendrait la parole. La foule n'a pas été au rendez-vous.
Après un printemps marqué par les épreuves, de la crise sanitaire à l'effondrement de l'économie qu'elle a entraîné, en passant par les manifestations contre les violences policières, l'événement était censé relancer la campagne de réélection de Donald Trump. Il a au contraire souligné la mauvaise passe que ce dernier traverse. Éreinté dans un livre de son ancien conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, empêtré dans le limogeage express d'un procureur de New York, le locataire de la Maison Blanche est pour l'instant à la peine dans les intentions de vote, à un peu plus de quatre mois de l'élection présidentielle.
La Cour suprême lui a par ailleurs infligé coup sur coup deux camouflets, en étendant les droits des salariés homosexuels et transgenres et en validant les protections accordées par Barack Obama à 700 000 jeunes migrants, les « dreamers », qu'il voulait supprimer. Enfin, Donald Trump continue à nier la réalité de l'épidémie de Covid-19 alors que la maladie progresse dans plusieurs États et que le pays compte plus de 2,2 millions de cas.
Selon l'agrégateur de sondages du site RealClearPolitics, le taux d'approbation de l’action du président a chuté de 47 % à 42 % les opinions contraires ont augmenté dans la même proportion. En matière d’économie Donald Trump jouit d'une image favorable : son action dans ce domaine est approuvée par une majorité de personnes interrogées (50 % contre 44 % d'avis opposés), tout comme en matière d'emploi (52 % contre 42 %). En revanche, il est minoritaire à propos de la lutte contre le Covid-19 (43 % contre 52 %), de la réforme de la santé (40 % contre 53 %), et plus encore sur sa « capacité à unifier le pays » (38 % contre 57 %).
« Avec la crise politique (procédure de destitution), la crise sanitaire, la crise économique et la crise sociale (le meurtre de George Floyd), l'avance de Donald Trump dans les sondages s'est évaporée. On peut commencer à envisager une Administration Biden », estime Robert Malley, président de l'International Crisis Group.

Kontildondit ?

Richard Werly :
Au fond Donald Trump est plus que jamais un personnage de téléréalité. On sait que sa maîtrise des codes télévisuels a largement contribué à son succès politique. De ce personnage qui licenciait les participants de son show, il se retrouve lui-même dans la position du simple candidat pouvant perdre sa place. Il n’est plus l’animateur de cette espèce de jeu politico-médiatique qu’il a institué depuis quatre ans, seulement un acteur parmi d’autres.
Trump va devoir faire ses preuves, sur la base d’un bilan dont les questions de moralité le fragilisent terriblement. Ceci étant dit, comme dans toute émission de téléréalité, on peut surinterpréter chaque geste. C’est pourquoi je me méfie des commentaires actuels, qui ont tendance à trouver dans le moindre de ses faits et gestes (sa démarche, sa façon de dénouer sa cravate) des symptômes de faiblesse ou de fragilité. Je n’en crois rien. Il va à mon avis utiliser sa tactique habituelle : attaquer de plus en plus durement son rival, bref détourner l’attention de ses problèmes par des outrances. Il a toujours pour lui cette base électorale, constituée de classes populaires blanches, celles qui s’estiment les grandes perdantes de l’ordre politique et social américain actuel, et qui croient que Trump est le seul à même de les représenter.
Je ne dirais pas que Donald Trump est dans une mauvaise posture durable, il est simplement perdu dans ce jeu télévisé dont il a un peu oublié les règles. Il sera aussi intéressant de voir comment son épouse va se comporter. Un livre vient de lui être consacré, la présentant comme une femme intelligente susceptible de se désolidariser de certaines actions de son mari. Il y a bien le feu dans la maison Trump, mais Donald Trump lui-même est encore en mesure de remonter cette pente difficile.

Lionel Zinsou :
Les sondages défavorables à Trump réjouissent plutôt le reste du monde. Les questions américaines sont intériorisées par le monde entier, Barack Obama était par exemple très populaire sur presque toute la planète. On ne peut pas en dire autant de Trump, à qui le monde entier en veut. C’est ce qui explique pourquoi c’est le monde entier qui a réagi au meurtre de George Floyd. Ce côté non-rassembleur du président américain est un sujet qui nous interroge tous, au fond chacun peut se reconnaître dans l’une des minorités stigmatisées par Trump. En somme, partout dans le monde on espère qu’il échouera, et nous attendons même cela avec une certaine impatience.
Trump a antagonisé à peu près tout le monde, il a très mal géré l’épidémie de coronavirus, mais ce qui inquiète le plus, ce sont les menaces pour la paix. La guerre commerciale qu’il livre à la Chine a plombé la croissance américaine pré-Covid sans donner le moindre résultat sur le déficit commercial du pays. Les dégâts en matière diplomatique sont colossaux, selon les termes de son ancien conseiller John Bolton. Il n’est absolument pas guidé par la recherche de la paix et la solidité des alliances, mais par l’intérêt personnel. Ainsi, on met en scène la guerre commerciale avec la Chine d’un côté, tandis que de l’autre on demande à Xi Jinping d’acheter le plus possible de produits agricoles américains, simplement parce que c’est le plus gros débouché de l’agriculture américaine, et que c’est un enjeu crucial dans les swing states. La Chine a donc les moyens de favoriser considérablement la réélection de Trump, et il se trouve qu’elle est en train de multiplier les commandes de produits agricoles ...
Tout cela est bien connu, mais ce qui m’a personnellement frappé lors de rencontres dans les milieux d’affaires américains, ou avec des parlementaires américains (dont des démocrates), c’est qu’il y a un certain nombre de sujets à propos desquels il n’est pas désapprouvé, et où l’on ignore la position de Joe Biden. Par exemple sur le remaniement des alliances, la distance avec l’OTAN ou le Moyen-Orient, il y a une sorte de consensus isolationniste qu’il incarne parfaitement. Sur la Chine, les milieux d’affaires sont partisans de relocalisations industrielles, les milieux parlementaires sont partisans d’une lutte contre la Chine en termes d’investissement, d’espionnage industriel, etc. Le consensus anti-Chinois existe donc lui aussi bel et bien.
Quant à l’économe, la résilience américaine est tout bonnement extraordinaire. Les Etats-Unis connaissent la bouffée de chômage la plus importante de leur histoire, et malgré tout, l’opinion lui fait confiance sur l’économie. Il se trouve qu’il y a eu un rebond des marchés, le Dow Jones et le NASDAQ sont de nouveau très proches de leurs niveaux de janvier-février. Cette réaction des marchés est d’une très grande importance aux USA, où ils financent l’économie bien davantage que les banques (ce qui est très différent de l’Europe, par exemple). Trump a eu raison un peu avant tout le monde en demandant à la Fédéral Reserve de garder des taux bas malgré une conjoncture favorable (faisant ainsi ce que tous les économistes désapprouvent : normalement quand tout va bien on n’a pas une politique de soutien, on fait au contraire des réserves pour les temps difficiles). Cette politique économique n’a pas créé les déséquilibres que le New York Times avait prophétisés. La situation de crise économique majeure n’a donc pas l’air de remettre en cause l’idée que Trump est un bon dirigeant économique.
Certes, il déconsidère la fonction présidentielle dans ses discours et dans ses actes, les propos de tous ses collaborateurs sont très inquiétants, le décrivant comme un incompétent paresseux. Mais il y a des domaines entiers (isolationnisme, économie, sentiment anti-chinois, volonté de puissance) qui pourraient lui donner la supériorité.

Lucile Schmid :
Il faut effectivement rester prudent sur ces questions. Même s’il est clair que Donald Trump n’a pas nos sympathies, on connaît son immense capacité à reprendre l’offensive, la façon dont il sait tirer partie de ses outrances auprès de son électorat, qui souffre. Sa seule constante est son imprévisibilité, du coup le résultat de cette élection est totalement incertain.
A mon avis, l’une des principales causes de son affaiblissement actuel est l’erreur qu’il a commise récemment, en déclarant qu’il voulait invoquer l’Insurrection Act de 1807, voulant ainsi utiliser l’armée pour maintenir l’ordre. Le déluge de réactions qui a suivi, y compris de la part de son Secrétaire à la Défense, a clairement établi une chose : on n’est pas dans la téléréalité, et le président lui-même doit respecter les institutions. On assiste à l’apparition de contre-pouvoirs à Donald Trump, qui sont étonnants et viennent de personnes inattendues parce que supposées proches de lui (Mark Espère ou James Mattis).
D’autre part, dans les camouflets que vient de lui infliger la Cour Suprême, il y a cette question du statut des dreamers, ces jeunes migrants arrivés enfants aux Etats-Unis, à qui Obama avait conféré un statut particulier. Il semble que Donald Trump cherche en permanence à vaincre Barack Obama, qui pour sa part commence à réinvestir le champ de cette campagne électorale. Il a ouvertement soutenu Joe Biden, ce qui a déclenché de nouveaux dons en sa faveur. Le candidat démocrate est pour le moment peu convaincant, il commet des bourdes ahurissantes (ainsi, il a par exemple déclaré que si l’on est Noir, on ne peut que voter démocrate). Si Obama vient épauler Biden, l’espoir qu’il gagne est notablement renforcé. On voit aussi que du côté de Trump, c’est Steve Bannon qui va reprendre du service.
Trump repasse à l’offensive, il vient d’attaquer l’Obamacare (le système de sécurité sociale) au moment même une pandémie ravage la pays. Il ne fait que prendre le contrepied d’Obama, cette tactique s’avèrera-t-elle payante ?

Jean-Louis Bourlanges :
Ce que décrit l’entourage de Donald Trump est effrayant : son comportement, son analyse, son ignorance, son irresponsabilité ... Tout cela a des conséquences très fortes : ainsi l’abandon du multilatéralisme a conduit la Chine à occuper tous les postes laissés vacants par les USA. Globalement, sa gestion internationale est monstrueuse : il aura détruit l’ensemble de la construction établie au lendemain de la seconde guerre mondiale. L’isolationnisme a peut-être le vent en poupe, il n’en reste pas moins que c’est un recul américain indéniable.
Quant à tout ce qui concerne l’humanisme (la démocratie, les droits de l’Homme, le rapport au racisme), le personnage tout aussi navrant. Toute l’Amérique que nous avons aimée, celle de Kennedy, de Martin Luther King, du mouvement des droits civiques, tout cela paraît foulé aux pieds.
Et pourtant, il n’est absolument pas certain que tout cela sera pris en compte lors des élections de novembre. On sait que l’Américain lambda se contrefiche de la politique extérieure, quant à la démocratie, on voit que les pulsions autoritaires et racistes sont très fortes. Certes, elles sont dénoncées, et ce qui se passe depuis la mort de George Floyd est très important, mais malgré tout, la base électorale de Trump est toujours là.
Je ne serai pas aussi catégorique que LZ quant au fait que la crise économique actuelle pèsera peu dans l’élection. Traditionnellement, les Américains votent sur les succès économiques. Ici, on est tout de même en face d’un raté prodigieux. Certes, Trump n’y est cette fois pour rien, c’est à cause de la pandémie. Cela dit, il a géré la crise sanitaire en dépit du bon sens. Comme disait Mauriac à Béraud : « que voulez-vous, on est toujours condamné pour les crimes que l’on n’a pas commis ».
La situation est donc totalement imprévisible. On ne peut que se contenter d’observer un peu effarés, croisant les doigts pour qu’il soit battu. Aucun d’entre nous ne se risque à dire que sa défaite est assurée. Elle dépend de cette bizarrerie américaine qui fait qu’un démocrate a besoin de deux millions de voix de plus pour être élu qu’un républicain, et que tout se jouera dans 5 ou 6 Etats clefs. Joe Biden n’aura donc pas la partie facile, même si la tendance lui est pour le moment favorable.
Nous sommes donc dans une situation où les gens ne sont pas punis pour leurs vices, pas récompensés pour leurs vertus, et où le système démocratique est parfaitement aléatoire.

Les brèves

L’immeuble Yacoubian

Philippe Meyer

"J’ai découvert, grâce à Matthias Fekl, l’écrivain égyptien Alaa el Aswany. J’ai commencé avec « L’immeuble Yacoubian », un roman tissé d’une foule de petites histoires qui auraient été observées avec clairvoyance et précision par un successeur de l’étudiant Cléofas, à qui Asmodée, le diable boîteux, permit de soulever les toits des maisons. Alaa el Aswany voit tout de ce qui se passe dans l’immeuble Yacoubian, il superpose toutes les vies qu’il abrite, celle des puissants, celle des corrompus, souvent les mêmes, celles pour qui le pays ne se remettra jamais de la prise du pouvoir par Nasser, celles à qui l’on vient d’enlever l’espoir d’un avenir, celles qui se jettent dans les bras des islamistes, celles qui essaient de trouver chaque jour les moyens d’atteindre le jour suivant. Toutes ces vies, et c’est le talent d’El Aswani, nous deviennent en quelques lignes familières, nous nous soucions d’elles, nous attendons de leurs nouvelles, nous espérons leur réussite, nous nous réjouissons de leurs amours, nous souhaitons leur châtiment. Je me suis derechef plongé dans un autre roman d’El Aswany, « Automobile club d’Égypte » et, là aussi, je me délecte de son réalisme magique. "

Virus ennemi

Richard Werly

"Tirer les leçons de la crise sanitaire qui nous occupe toujours est aussi une oeuvre historique. Nous venons de parler de la disparition de Marc Fumaroli, et bien un autre historien français vient de nous proposer une belle mise en perspective dans son opus «Virus ennemi» dans la collection Tracts de Gallimard. Jeanneney montre combien les déclarations durant la crise furent presque les mêmes que d'autres déclarations, lors des guerres et crises que dut affronter la France. "

Économie utile pour des temps difficiles

Lionel Zinsou

"Je voudrais recommander ce livre qui est malheureusement sorti en français juste après le début du confinement. Il est signé d’Esther Duflo, prix Nobel d’économie 2019, plus jeune récipiendaire de ce prix et deuxième femme à l’avoir obtenu, normalienne d’une promotion très récente, et de son mari Abhijit Banerjee. Ce livre a l’air un peu long, il commence par une boutade : une dame vient d’apprendre qu’elle n’a plus que six mois à vivre, elle demande à son médecin que faire de ce temps. « Epousez un économiste », lui recommande le médecin. « Pour quoi cela, docteur ? ». « Parce que vous allez trouver le temps très long ». C’est pourtant tout à fait l’inverse avec ce pavé de 510 pages. Mais il est constitué de petites séquences de 3 ou 4 pages à propos des lois économiques (très simplifiées) et de leur mise en pratique, qui permettent de comprendre l’économie d’aujourd’hui et de faire des choses utiles non seulement pour le grand combat d’Esther Duflo (vaincre la pauvreté), mais aussi de traverser les questions d’économie internationale, des politiques publiques, etc. C’est extrêmement bien fait, et c’est un excellent livre pour l’été, malgré les apparences."

Chateaubriand Poésie et Terreur

Jean-Louis Bourlanges

"Je voulais moi aussi évoquer la disparition de Marc Fumaroli. Dans son Chateaubriand, il a écrit une comparaison entre Chateaubriand et Tocqueville, absolument admirable. Et encore plus pour moi, puisque mon mémoire de maîtrise portait sur le même sujet. Quand j’ai lu le texte de Fumaroli, je me suis dit « voilà tout ce que j’aurais dû faire si j’avais eu du talent ». On voit ce qu’un grand universitaire peut faire de magnifique quand il s’empare d’un tel sujet. Il y avait chez lui une rigueur, un luxe de détails et de nuances qui mérite vraiment d’être salué. "