ÉLECTIONS EUROPÉENNES EN EUROPE #90

ÉLECTIONS EUROPÉENNES EN EUROPE :

Introduction

La participation aux élections européennes a progressé dans vingt des vingt-huit pays de l’UE, et de huit points en France, passant de 42,6 % à 51 %. Les pays membres de l’Union où le vote a le plus progressé sont la Pologne et le Hongrie, où la participation a presque doublé, l’Autriche, la République tchèque et la Slovaquie, où elle a augmenté de 10à 14%. Dans les pays « baissiers », l’Irlande, l’Italie, la Belgique, la Grèce, le Portugal, la différence de participation avec 2014 n’est jamais supérieure à 3% Dans plusieurs pays, la progression de l’extrême droite est notable. En Italie, la Ligue de Matteo Salvini est arrivée en tête avec 34,27 % des suffrages, contre 6,15 % en 2014. En Belgique, le score du Vlaams Belang passe de 5,60 à 11,45%. En Espagne, Vox, formation créée il y a six ans, a presque quadruplé son score, passant de 1,57 % en 2014 à 6,2 %. Mais dans plusieurs autres pays, les résultats des partis d’extrême droite stagnent ou évoluent de façon moins spectaculaire comme en Allemagne où Alternative pour l’Allemagne (AfD) a obtenu un score en dessous de ses résultats aux élections législatives de 2017 (12,6 %). L’Autriche, éclaboussé par un scandale quelques jours avant le scrutin, a perdu un élu pour le Parti autrichien. En Grande Bretagne,où le taux de participation a été à la fois faible et en hausse, malgré le succès du Brexit party de Nigel Farage, le total des voix obtenues par les formations favorables à un second referendum lui est supérieur (39% contre 33,7% pour les deux partis brexiteurs. Le duopole gauche-droite qui faisait la loi au Parlement depuis la première élection, en 1979, a cessé d’être. Les conservateurs du PPE, parti populaire européen, remportent 180 sièges soit 41 de moins qu’il y a 5 ans. Les sociaux-démocrates comptent 146 sièges soit 45 de moins qu’à la précédente élection. Trois formations eurosceptiques s’imposent dans le paysage politique communautaire : L’Europe des nations et des libertés (ELL) de Marine Le Pen et Matteo Salvini, les conservateurs et réformistes européens (ECR) dominé notamment par des élus polonais, les britanniques de Nigel Farage et du mouvement 5 étoiles obtiennent au total 171 sièges et constituent la deuxième force du Parlement. Les Verts / ALE obtiennent 69 sièges soit 19 de plus qu’en 2014. l’ALDE (alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe) remporte 109 sièges contre 67 auparavant. Les partis politiques nationaux doivent reconfirmer leur appartenance aux différentes formations paneuropéennes dans le courant de juin avant la première session du parlement le 2 juillet. Les chefs d’État proposeront un nom pour la présidence de la Commission au Conseil du 20 au 21 juin. Il sera soumis au vote au Parlement européen entre le 15 et le 18 juillet.

Kontildondit ?

Nicole Gnesotto (NG):
Il y eu de bonnes surprises avec ces élections européennes : on s’attendait à un fort abstentionnisme, or la participation est en hausse (51% contre 42% à celle de 2014), et on attendait une vague eurosceptique, or la vague a été verte, en particulier en France.
Plusieurs leçons peuvent être tirées du résultat de ce scrutin.
Tout d’abord, c’est la fin du bipartisme au Parlement Européen. L’éclatement des dualismes droite-gauche dans les différents pays s’est transposé jusqu’à Strasbourg. Il y avait un entre-soi entre le PPE et les socio-démocrates. Désormais, ils n’ont à eux deux que 329 voix, or la majorité est de 376. Il y aura désormais un jeu à quatre : la gauche, la droite, le centre, et les Verts. C’est quelque chose d’inédit dans ce parlement. On va passer d’ententes à des coalitions, à propos desquelles au moins trois partis sur quatre vont devoir s’entendre. La question qui en découle immédiatement est donc : est-ce que ce sera un surcroît de démocratie, ou simplement le bazar ? Les coalitions obligent à des compromis, ce qui est plutôt sain, mais aussi à beaucoup de rigueur, car on ne peut pas bouger les lignes établies sous peine de faire voler les coalitions en éclats.
Deuxième leçon : les vrais vainqueurs sont les partis du centre (ALDE), parmi lesquels se trouve LREM (qui en composera la majeure partie) et bien sûr, les Verts. Ces derniers seront donc déterminants, puisque d’une alliance avec eux dépendra l’adoption ou le rejet des différentes propositions. Ils vont pouvoir proposer de nouvelles politiques, évidemment plus écologiques, mais certainement aussi plus sociales et redistributive. L’inflexion du contenu sera sans doute notable. Il est cependant à craindre que les questions de défense européenne (chères à NG) ne soient pas ou peu au goût de ces Verts.
Troisième leçon : les partis populistes souverainistes sont contenus. Certes, ils augmentent, pour certains de façon spectaculaire (en Italie : 34%, en Hongrie : 52%) mais ils baissent dans d’autres (Allemagne, Autriche, Pays-Bas), ce n’est pas le raz-de-marée redouté. La question qu’on se pose à leur propos est : peuvent-ils s’unir ? Peuvent-ils former un seul groupe au lieu des trois qu’ils occupaient dans la précédente mandature ? La plupart des analystes pense que non, pour une raison aussi simple que cohérente : un nationaliste est naturellement peu enclin aux efforts internationaux. Pour NG, ce n’est quand même pas à exclure : on a vu en Italie un mariage mal assorti entre la Ligue et le mouvement Cinq Etoiles pour avoir le pouvoir. Il y a au Parlement Européen des sujets sur lesquels ils pourraient faire l’effort de s’entendre, et même débaucher certains du PPE (notamment la trentaine de députés Hongrois populistes). Ils n’auront jamais la majorité, mais ont un potentiel de nuisance plus grand dans cette mandature que dans la précédente.
Enfin, il faut dire un mot de la recomposition des puissances. Jusqu’ici, l’Allemagne était prépondérante à tous les niveaux : au Parlement parce qu’elle avait le plus de sièges (et le plus gros contingent de députés pour la CDU/CSU), donc le plus de présidences de commissions. Elle avait le secrétariat général du Conseil et celui de la Commission. Aujourd’hui, la CDU/CSU est affaiblie, tant Mme Merkel que son successeur, Mme AKK. Des recompositions de puissance sont donc à prévoir entre les états membres. Au dîner qui a suivi les élections, ceux-ci ont exclu le candidat Allemand à la présidence de la Commission. Si cela a profité à la France, on voit aussi d’autres états émerger, comme l’Espagne de Pedro Sánchez (seul socialiste en Europe à faire un score important). On peut voir cette Europe divisée entre deux pôles : France-Allemagne-Espagne d’un côté, Italie-Hongrie de l’autre, avec cependant un affaiblissement net de l’Allemagne, et un renforcement des pays du sud.

Marc-Olivier Padis (MOP) souhaite faire quelques remarques complémentaires sur les grands mouvements qui ont marqué cette élection.
Sur la poussée verte d’abord. Il y a un aspect géographique : l’Europe du nord vote plus vert que celle du sud (en Italie, le vote écologique est quasiment imperceptible). Il y a aussi un aspect générationnel : en Allemagne, les moins de 30 ans ont voté pour les Verts à 33%. Même en France, les jeunes qui votaient pour la première fois ont assez largement plébiscité les listes écologiques (23%).
Ensuite, à l’échelle de l’Europe, le populisme de gauche n’est pas une stratégie gagnante. On sait que M. Mélenchon et LFI avaient essayé de théoriser ce concept : récupérer la colère populaire à gauche. Cela n’a pas fonctionné, ni en France ni chez nos voisins : en Espagne, Podemos a reculé au profit des socialistes, Cinq Etoiles est phagocyté par la Ligue en Italie, Syriza en Grèce est devenu un parti de gouvernement, en Allemagne, le nouveau parti Aufstehen (issu des ex-communistes de Die Linke) a quasiment déjà disparu. En France enfin, LFI perd son pari : ils n’ont pas pu « récupérer » les Gilets Jaunes.
Si l’on réfléchit en termes de capacité d’influence, le recul relatif du parti conservateur, le PPE, signifie un recul relatif de l’Allemagne. Cette dernière est moins en position de force : Mme Merkel est en fin de mandat, et le chef de file du PPE, Manfred Weber, n’a pas un grand poids politique. Cela ne signifie pas pour autant que la France va accroître son influence, même si le président Macron est mobilisé là-dessus. La France est faible au sein des grands groupes (le mauvais score des Républicains ne leur assure pas une bonne place au sein du PPE, et le mauvais score de Glucksmann assure aux socialistes Français une mauvaise place dans le groupe des socio-démocrates). En revanche nous sommes forts dans les groupes faibles : les centristes et les écologistes.
Mais le périmètre de ces groupes va changer. Peu pour les Verts et les socio-démocrates, mais le groupe du centre par exemple n’est pas encore stabilisé. C’est surtout le groupe conservateur dont la composition est la moins claire. Les Verts ont par exemple laissé entendre qu’ils n’accepteraient une coalition avec le PPE qu’à la condition que Viktor Orbán en soit chassé. Si cette condition est réalisée, le PPE y perdra beaucoup de sièges.

Lionel Zinsou (LZ) :
Il est frappant de constater que contrairement à ce que laissaient entendre les discours politiques dominants, le sentiment pro-européen était au plus haut ces derniers mois, l’Eurobaromètre atteignait des records historiques. Le taux de participation à cette élection en donne la mesure, y compris dans certains pays qu’on aurait pu croire traumatisés par la crise et les injonctions de Bruxelles en matière d’austérité. En Espagne par exemple, on a 83% d’adhésion au projet européen.
Certains pays semblent reconnaissants de la manière dont l’Europe a géré la crise des dix dernières années. L’Irlande, qui aurait probablement été dans une situation catastrophique sans une intervention lourde de l’Europe, a manifesté son attachement à celle-ci. C’est aussi le cas du Portugal, qui impressionne par la vigueur de son redressement. Tous valident ce qu’a été le rôle de l’Union Européenne et de l’Euro dans cette crise. La vérité du suffrage a en quelque sorte rejoint celle du sondage, comme si le Brexit avait renforcé la volonté d’Europe chez les 27.
Ces élections concernent le Parlement Européen, mais ont toutes des conséquences intérieures considérables. Le regain de la social-démocratie change la donne dans certains pays. En Italie, le fait que le mouvement Cinq Etoiles soit cinq points derrière le Parti démocrate de M. Zingaretti montre que quand les socio-démocrates changent de chef, il y a un changement sur la scène politique (c’est aussi le cas en Espagne). Aujourd’hui le Parti démocrate italien fait trois fois le score de Forza Italia (le parti conservateur de M. Berlusconi). Le gouvernement italien est probablement à la veille d’une crise intense. Aux Pays-Bas, les travaillistes ont contre toute attente dépassé les anti-européens, ce qui signifie que les prochaines élections n’y seront pas jouées d’avance comme on l’avait cru.
Il y aura aussi des conséquences sur l’évolution du progressisme en France. Avec l’effondrement du populisme de gauche, avec le fait que le Rassemblement National fait un score inférieur à celui de 2014, on voit que le macronisme va devoir évoluer, au moins devenir plus vert. En Espagne, le parti d’extrême-droite Vox (6%) a régressé depuis les législatives, où il faisait 10%.

Jean-Louis Bourlanges (JLB) :
La première leçon de ce scrutin est sa formidable européanisation. Le progrès n’est peut-être pas massif, mais il s’inscrit dans une longue durée (depuis 2015 au moins, et le virage de Tsípras sur l’Euro). On voit par là que bloc européen, très malmené entre 1995 et 2015, résiste à un certain nombre de tensions.
Le premier sujet d’inquiétude était la participation ; celle-ci a monté partout ou presque (et là où elle a baissé, elle a baissé très peu). Les gens ont intériorisé la dimension européenne de leurs choix politiques.
Ensuite, les enjeux ont été très largement européens. Sécurité, migrations, écologie, ces sujets centraux ont été vécus par chacun comme relevant d’une logique européenne (défaillante, insuffisante, ou tout au moins confuse, mais européenne).
Quant aux résultats, on voit bien que les partis qui ont progressé sont les partis résolument pro-européens : démocrates-centristes d’un côté, Verts de l’autre. Le PPE quant à lui était divisé par la présence d’Orbán, et les socialistes par la polarisation entre la volonté d’Europe et les tendances anti-capitalistes.
La situation est en effet inédite. Elle ne signifie pas pour autant que les forces d’opposition ne soient pas vigoureuses. Mais cela a toujours été le cas, depuis la création de l’Europe. La tension entre « pro » et « anti » existe donc encore (elle est consubstantielle du projet européen).
Il y a trois groupes populistes de droite actuellement, mais en réalité il y a deux sensibilités : l’une est hyper conservatrice, le PiS polonais en est la figure de proue ; et l’autre côtoie le fascisme, on y trouve Salvini, Le Pen, Strache. Entre ces deux pôles se situe Viktor Orbán. Ce dernier est plutôt traditionaliste, mais il confisque les libertés. Il est, comme Salvini et Le Pen, plutôt pro-Russe. Orbán va sans doute devoir quitter le PPE, et formera un parti conservateur, qui gardera des liens avec le PPE. Le PiS polonais est prêt à s’entendre avec le dirigeant Hongrois, alors qu’il ne saurait en être question avec Salvini. Ceci s’explique par les sympathies à l’égard de la Russie : celles d’Orbán sont moindres.
Du côté des Verts, la progression est indéniable, mais elle est limitée. En France, on raisonne en termes majoritaires, et on a tôt fait de dire « Macron a perdu ces élections ». C’est une erreur ; quand les députés Britanniques quitteront le Parlement, le rééquilibrage donnera à la liste Renaissance autant de voix qu’au Rassemblement National. De la même façon, le PiS n’est pas en Pologne le vainqueur écrasant qu’on a annoncé.
Sur le problème institutionnel des majorités enfin. Nous sommes dans un système dual : le gouvernement au Conseil Européen, et les citoyens au Parlement Européen. Les majorités à chercher ne sont pas tout à fait les mêmes, car ce qui domine au Conseil Européen, c’est la règle du commun accord, c’est-à-dire de l’unanimité. Cela oblige les partis à faire des concessions à des gens comme Orbán ou Salvini, car ils sont en mesure de tout bloquer. C’est pourquoi la ligne se situe entre la droite et l’extrême-droite (c’est celle du PPE et de Mme Merkel). Au Parlement, c’est tout à fait différent, on y est dans des logiques majoritaires, et on voit que la majorité s’est réorientée autour des libéraux-démocrates, des européistes au sein du PPE et des socio-démocrates, et enfin des Verts, pro-européens eux aussi. La difficulté pour les nominations aux grands postes européens va être de trouver un équilibre entre ces deux majorités.
Le non-dit de cette campagne a été le problème institutionnel : tant que le Conseil Européen continuera de fonctionner à l’unanimité, la force de blocage sera immense.

Nicole Gnesotto souhaite commenter deux points.
La victoire du sentiment pro-européen, d’abord. Comme le disait LZ, le suffrage a confirmé le sondage. Mais cela dépend de quelle Europe nous parlons. Ce sentiment pro-européen est allé sur les Verts, et sur la social-démocratie. Si l’on y ajoute l’affaiblissement de l’Allemagne et du PPE, on peut en conclure que la volonté qui s’est exprimée dans ce scrutin est celle de construire l’Europe différemment. De rompre avec la manière dont les choses se sont faites jusqu’à présent. « Oui » à l’Europe, certes, mais pas seulement celle du marché ultra-libéral que voulaient les Allemands, ce qui est visé, c’est une Europe plus verte (donc probablement plus sociale) et plus attentive aux jeunes.
Ensuite, cette Europe reste malgré tout très divisée. Les divisions traditionnelles ont été : entre Europe-espace et Europe-puissance dans les années 1970, entre Europe-marché et Europe-politique ensuite, et à présent c’est entre Europe intégrée et Europe des nations. C’est là que se situe le nouveau clivage, et il va au delà des populismes d’extrême-droite.

Jean-Louis Bourlanges :
Jacques Rupnik relevait à raison qu’il n’y a pas d’unité en Europe centrale. Le triangle de Visegrád a éclaté : les Polonais sont partagés (chez les jeunes et dans les villes on est favorable à une Europe plus intégrée), Orbán est une citadelle, et la République Tchèque et la Slovaquie sont très éclatées.

Lionel Zinsou :
Tout d’abord, il est frappant qu’on n’aie pas du tout parlé pendant cette campagne de l’élargissement des politiques de proximité, du rôle de l’Europe dans le développement, de la place de l’Europe par rapport aux économies « continent » comme l’Inde et la Chine, ni de l’Europe par rapport à Trump. Les sujets de sécurité, de migration et d’économie ont dominé, mais l’Europe dans le monde (qui est la première puissance commerciale internationale, et le premier bailleur de fonds du développement) n’intéresse pas ou très peu. Pas plus que l’ajout d’autres pays à l’Union (dont certains trépignent d’impatience). C’est tout de même troublant.
D’autre part, il y a quatre présidences à pourvoir : au Parlement, à la Commission, au Conseil et à la Banque Centrale (probablement le poste le plus important, que l’Italie ne sera plus en mesure d’assumer). Espérons que ces nominations ne sapent pas la confiance renouvelée dans le projet européen. Comment se feront-elles, dès lors que les majorités ne sont plus évidentes et que les coalitions sont à inventer ?

Nicole Gnesotto :
Une précision sur les quatre postes : il s’agit de la présidence du Parlement, du Conseil, de la Commission, et du Haut Représentant pour la politique étrangère. Il a été décidé d’un commun accord que la présidence de la Banque Centrale serait traitée à part. Les équilibres qui sont recherchés aujourd’hui ne la concernent donc pas.
NG ne croit pas que le poste de président de la Banque Centrale soit le plus important. Pour elle, et surtout dans la perspective d’une Europe plus verte et plus sociale, c’est le poste de président de la Commission qui sera le plus déterminant.
Quant à l’absence de la question du rôle mondial de l’Europe dans le débat, il faut là aussi un président de la Commission qui porte haut cette vision.

Jean-Louis Bourlanges a deux remarques.
Premièrement, le mercato sur ces nominations concerne quatre postes, mais en réalité tout le monde en a cinq en tête. Si la France obtenait par exemple la présidence de la Commission, elle pourrait difficilement s’opposer à ce que l’Allemagne obtienne la Banque Centrale.
Si la présidence de la Commission est certes un poste très important, celui de la Banque Centrale est tout à fait crucial dans la question des attitudes économiques (austérité ou non). L’Europe s’est reconstruite autour de l’Euro, mais ce dernier reste précaire, sa solidité est conditionnée au travail de la Banque Centrale.

Nicole Gnesotto et Jean-Louis Bourlanges sont en désaccord. Pour Nicole Gnesotto, ce que dit JLB prouve qu’on ne peut pas avoir comme président de la Commission quelqu’un (Margrethe Vestager en l’occurrence) issu d’un pays (le Danemark) qui n’est ni dans l’Euro ni dans les questions de sécurité. Ce serait envoyer un message qui n’est pas compatible avec les résultats du vote. Pour Jean-Louis Bourlanges au contraire, on peut être indépendant de son pays d’origine, et le parcours de Mme Vestager la rend tout à fait compatible avec le résultat du suffrage qui vient d’avoir lieu.

Marc-Olivier Padis :
Il est difficile de spéculer sur ces nominations, car elles résulteront de tractations auxquelles on n’a pas accès. Sur la Banque Centrale, si elle influe indéniablement sur le pilotage économique, elle s’est montrée remarquable ces dernières années par sa politique non conventionnelle. Mario Draghi a mené une politique qui l’a mené aux limites du cadre de son mandat. Aura-t-on quelqu’un de très orthodoxe, un peu à l’allemande, ou quelqu’un capable de faire face à des situations inhabituelles, comme l’a été Draghi ?
Sur l’élargissement de l’Europe, la question, bien que minoritaire, a été parfois posée pendant la campagne. Les plus européistes répondaient oui, mais une question bien plus délicate suivait aussitôt : « dans ce cas, quel est le prochain pays qui devrait intégrer l’Union ? ». Et là les candidats marchaient sur des œufs. Le pays dont le processus d’intégration est le plus avancé est la Serbie, mais répondre « la Serbie » est risqué. A cause de l’axe pro-Russe notamment. Il y a des recompositions en Europe centrale, la Slovaquie, qui était très anti-européenne il y a dix ans, a fait complètement volte-face. Ce scepticisme européen d’Europe centrale n’est donc pas une fatalité.

Lionel Zinsou persiste : selon lui le rôle de président de la Banque Centrale est crucial. Mario Draghi l’a été en tous cas, et sa politique, qui a pu être considérée par certains en Allemagne comme laxiste, a été déterminante dans la sauvegarde de l’Euro : baisse brutale des taux, crédits à long terme, prise dans le bilan de la BCE de titres qui n’étaient pas tout à fait éligibles, etc.
Ce rôle sera considérable, du point de vue économique (celui des entreprises). Si vous êtes un chef d’entreprise, la situation d’aujourd’hui ressemble à une pré-crise : les tensions commerciales sont terribles (avec la Chine, mais aussi avec les USA). La BCE sera encore plus importante, car ce n’est pas la Commission qui pourra faire de politique anti-cyclique. Or le risque de cycle est bien présent, et imminent.
On a l’impression que cette présidence, la plus importante, dépend de toutes les autres. Est-ce bien sain et souhaitable ?
Si c’est par exemple le président de la Bundesbank, Jens Weidmann qui est nommé, il est considéré comme l’un des plus rigides et les moins accommodants en cas de crise. Ce serait donc radicalement différent de l’avoir lui en cas de crise, plutôt qu’un Mario Draghi ou un Jean-Claude Trichet, plus accommodants.

Nicole Gnesotto :
Il est curieux d’utiliser l’argument que le président de la Commission n’est pas forcément représentatif de son pays, tout en considérant que si le président de la BCE est Allemand, alors il se comportera « à l’allemande ».

Jean-Louis Bourlanges soutient pourtant que les idées de Mme Vestager sont sensiblement différentes de celles des dirigeants danois, tandis que les candidats allemands envisagés pour la BCE, s’ils sont légitimes, sont plutôt rigoristes comme les Allemands le sont traditionnellement. En termes de conséquences, les rôles des deux présidences sont sensiblement différents. Le président de la Commission dispose d’un outil budgétaire assez dérisoire, et d’un domaine de propositions législatives plutôt restreint. L’un des enjeux les plus durs qui s’annoncent est la gestion de la zone Euro. On a assez bien réussi la convergence entre les pays de la zone Euro et ceux d’Europe de l’est ces dernières années, alors qu’on a très mal réussi la convergence entre le nord et le sud. C’est un grand problème économique, pour lequel le rôle de la BCE sera déterminant.

Lionel Zinsou a un argument en faveur de Mme Vestager : elle est l’héroïne de la série Borgen. Cette série a été un succès dans tous les pays européens, cela lui assure une reconnaissance immédiate, et peut-être une dimension charismatique populaire, dont rétrospectivement, M. Juncker semble ... moins pourvu.

Les brèves

La compagnie du Palazzeto Bru Zane

Nicole Gnesotto

" Je vais vous ramener à la légèreté et au plaisir en vous recommandant d’aller voir un des spectacles que vous propose dans toute la France la compagnie du Palazzeto Bru Zane qui est une fondation à Venise qui défend la musique romantique française. Il y a notamment à Paris des spectacles de cette compagnie au mois de juin : aux bouffes du nord, à l’opéra comique et au théatre Marigny; un spectacle dont j’avais déjà parlé et que je vous recommande chaudement car cela fait oublier tous les soucis. "

Démocraties sous tension

Lionel Zinsou

" Je voudrais montrer combien les think tank sont importants dans la réflexion et signaler que Fondapol a sorti un document intitulé : « Démocraties sous tension » qui étudie les opinions publiques et la démocratie dans 42 pays. C’est très intéressant de voir cette mondialisation des idées démocratiques. C’est assez positif au sens où l’on voit que la démocratie représentative est plébiscitée sur tous les continents. On y voit aussi des tendances conservatrices universelles ainsi qu’une idée de la mondialisation qui y est plutôt positive. "

Le Vercors oublié

Marc-Olivier Padis

"Je recommande le roman de Francis Ginsbourger, « Le Vercors oublié » qui porte sur la Résistance des habitants de Saint Martin aux éditions de l’atelier. C’est un livre assez singulier car il est personnel au sens où il raconte l’histoire du village qui a caché sa famille pendant la guerre et c’est en même temps un livre collectif puisqu’il fait l’histoire de ce village. Le lien entre cette histoire personnelle et familiale mais également collective est particulièrement bien exprimé dans cet ouvrage. "

Jean-Louis Bourlanges

"Je voudrais signaler mon profond désarroi sur les deux décisions qui viennent d’être prises par le Conseil constitutionnel sur la proposition de référendum sur la privatisation de l’aéroport de Paris et sur la loi PACTE. Je vous épargnerais le détail juridique mais il me parait absolument clair que ces deux décisions vont complètement à l’encontre de l’article 11 de la Constitution. La révision prévoyait très clairement qu’il ne fallait pas organiser la concurrence entre le pouvoir parlementaire et le pouvoir référendaire. la question de la privatisation devrait relever du Conseil constitutionnel et non du référendaire. "

Les marches

Philippe Meyer

"Je souhaiterais signaler un livre tout à fait étrange de quelqu’un qui a été secrétaire d’état aux prisons en Grande-Bretagne, député conservateur de l’Ecosse et qui est maintenant candidat à la succession de Madame May avec autant de chance que moi d’être président de la banque européenne. Ce député européen, Rory Stewart et son père qui est un écossais ayant travaillé dans les services secrets de sa majesté marchent le long du mur d’Hadrien. C’est un grand marcheur et son livre a eu un grand succès dans les pays anglophones et vient d’être traduit par Gallimard. C’est un ouvrage curieux fait de bric et de broc avec des partages de points de vue différents entre le père et le fils. C’est un des moyens d’un peu mieux comprendre la Grande-Bretagne."

Books

Philippe Meyer

"Je voudrais signaler un magazine qui m’est cher et s’appelle Books. Le dernier numéro s’intitule : « Ce que ressentent les animaux » et possède un dossier tout à fait remarquable sur la psychiatrie, la prison et les asiles; sujet sur lequel nous sommes extraordinairement silencieux alors que je voudrais rappeler à nos auditeurs qu’il y a tout de même deux millions de français qui sont pris en charge par la psychiatrie dans des conditions de plus en plus mauvaises. "